Actualité d’Alain Resnais

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Dimanche 24 mai 2009, 19h59, Alain Resnais reçoit, au Festival de Cannes,
le Prix exceptionnel du jury pour Les Herbes folles et pour tous ses films.
Retransmission par Canal Plus.

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Alain Resnais (87 ans) sur la scène, demande que tous celles et ceux avec qui il a travaillé et qui sont dans la salle, se lèvent. Photo d’un écran de télévision.

Ce sont les 50 ans de Hiroshima mon amour (présenté hors sélection officielle à Cannes en 1959 pour ne pas froisser les Américains) et c’est le moment de la sortie de Tu n’as rien vu à Hiroshima, un beau livre centré sur les photos qu’Emmanuelle Riva a faites dans ses jours quelques jours de liberté qui ont précédé le tournage à Hiroshima en août 1958. On y voit des enfants, la vie qui a repris, la reconstruction, et une qualité relationnelle admirable de la photographe et actrice (qui, comme par hasard, utilisait un Ricohflex=Rolleiflex). Mais l’album est impressionnant aussi par les fac-similés de lettres, de coupures de journaux, de journaux et carnets de tournages (Sylvette Baudrot, scripte). Les textes, passionnants, de Dominique de Nogez, de Marie-Christine de Navacelle et de Chihiro Minato, sont des éléments qui offrent beaucoup de recoupements et permettent d’approcher un film dont Jean-Luc Godard dit, en juillet 1959, qu’il est « un film qu’on était dans l’impossibilité de prévoir par rapport à ce que l’on savait déjà du cinéma » (rapporté par Dominique Noguez, p.38).

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Le 28 juillet 1958, le cinéaste Alain Resnais partait au Japon tourner l’essentiel de ce qui allait devenir un film mythique de l’histoire du cinéma : Hiroshima mon amour.
C’est son premier long-métrage et le premier scénario de l’écrivain Marguerite Duras.
Le cinquantième anniversaire de ce tournage historique est l’occasion de proposer un regard nouveau sur ce film à travers des textes de Chihiro Minato, Marie-Christine de Navacelle, Dominique Noguez, et aussi d’un entretien avec Emmanuelle Riva. Un remarquable ensemble de photographies, qu’elle a prises avant le tournage, de la ville d’Hiroshima, de ses habitants et surtout de ses enfants, est présenté pour le première fois. Ces images exceptionnelles éclairent le film comme elles éclairent la résurrection, treize ans après le drame du 6 août 1945, de la première ville frappée par la bombe atomique.
À ces documents s’en ajoutent d’autres, tout aussi rares, des lettres d’Alain Resnais à Marguerite Duras, des photos du tournage, des pages du journal et des carnets de la scripte, Sylvette Baudrot.
(Texte de l’éditeur)

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Photo par Sylvette Baudrot, conservée dans son journal  : Emmanuelle Riva à Tokyo, jeudi 27 août 1958. © Fonds Sylvette Baudrot, Cinémathèque française.

> À lire et à écouter, publié sur le site de la Bibliothèque du Film (BIFI), 51, rue de Bercy – 75012 Paris : un entretien avec Emmanuelle Riva et Sylvette Baudrot, 2009.

Emmanuelle Riva et Sylvette Baudrot racontent la genèse du film et le choix des acteurs :

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Emmanuelle Riva, Alain Resnais, Reiko (Leiko*) Toioda, Sylvette Baudrot, tournage de Hiroshima mon amour, 1958. © Fonds Sylvette Baudrot, Cinémathèque française. DR
* Les Français prononcent ainsi le prénom de la maquilleuse.

> À voir et écouter, un entretien avec Alain Resnais à propos du choix de Sylvette Baudrot comme scripte pour Hiroshima mon amour. Exposition virtuelle de la Bibliothèque du film : « Le métier de scripte, Paroles d’Alain Resnais, Hiroshima la rencontre ».

Coïncidences (ou plutôt intuitions du hasard, dirait Chris marker) et relations intéressantes :

Pour mémoire, mais cela est bien connu : Chris Marker cosigne avec Alain Resnais le film Les Statues meurent aussi, 1953. Il contribue aussi à Nuit et brouillard, 1955.

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Alain Resnais et Chris Marker en 1954. DR

Le graphiste du livre est Néjib Belhadj Kacem, qu’on a eu comme étudiant en design graphique et multimédia à l’Ensad.

L’un des auteurs du livre, Chihiro Minato, qui est à l’origine de l’exposition, fin 2008 à Hiroshima et à Tokyo, des photographies d’Emmanuelle Riva et qui en a fait un commentaire à partir de son enquête sur place, est une relation de longue date, professeur à la Tama Art University de Tokyo (Tamabi). Il vient de publier, pour les 10 ans de l’Information Design Department, un joli livre intitulé Universe of Interaction (en japonais, Tokyo, 2008), avec une traduction de « La perspective interactive » de J.-L.B.

minato-tamabi 創世記から情報空間へ /

Red Star

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Métro ligne n°1, entre Palais Royal et Gare de Lyon, dimanche 24 mai 2009. Photos prises avec un téléphone. La personne photographiée regarde l’objectif.

Il arrive que parmi les personnes avec qui l’on partage le métro, on en reconnaisse une. Qui peut-être même est une « star », sans que personne ou presque ne puisse l’identifier. La distinguer peut-être. Car cet homme là, assis à côté, ligne n°1 dimanche 24 mai 2009, se distingue par sa barbe et ses cheveux longs. Sa tenue est plus discrète mais particulière : jean classique, veste de costume sombre finement rayée, chemise blanche avec poignets à deux boutons, bottes santiag noires et cirées, montre chronomètre, lunettes en écaille modernes. Il ne porte pas de sac mais il a une enveloppe blanche capitonnée à la main. Récemment, on l’a vu à Genève, rue Voltaire. Il y a très longtemps, on l’avait croisé, probablement du côté de la Bastille où il avait son atelier — et où l’on passe en ce moment même. Il avait peut-être déjà une Harley Davidson, mais il n’habitait pas encore à Tucson, États-Unis.

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Red Star, 1990, acrylic on canvas, 205 x 205, dans le catalogue O.M., Travaux/Works 1966-2003, Lausanne, St. Gallen, Santa Fe, 2003.

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C.P., O. M., Ides et Calendes, 2004.

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O.M., Deux ou trois choses que je sais d’elle… Écrits et entretiens, 1966-2003,
Mamco, Genève, 2005.

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On peut écouter ici une conférence d’O.M.
à l’École nationale des beaux-arts de Lyon, le 12 décembre 2007
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Vertige de l’individuation

Il faudrait probablement lire Francis Hallé de plus près pour comprendre ce qu’est l’âge d’une plante et jusqu’à quel point il y a des individus-plantes. Il parle de colonies. Mais ces colonies se dispersent avec les transports, avec les avions. Coupé à la fin d’une conférence à l’École des Beaux-Arts de Xian (Chine) et mis au fond de la poche, c’était un bout minuscule à deux feuilles de la crassula qui se trouvait près de la fenêtre de l’amphithéâtre. À Paris, il a donné une tige vigoureuse mais fragilisée par des feuilles « géantes ». Il faut dire qu’en dépit des recommandations, la « jeune » crassula a eu de bonnes doses d’engrais (voir « Dopage de crassulas » et aussi « Un hiver mortel »). Individuation : le terme est devenu à la mode à partir du retour des écrits philosophiques de Gilbert Simondon.

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Xian (Chine), École des Beaux-Arts, 19 avril 2006, midi.

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Paris, 11e, bouture de la crassula de Xian, le 5 mai 2009 à 18h. Plus loin, la crassula prélevée à Tokyo le 14 décembre 2007 (voir le billet du 15 janvier 2008).

Remarque : si la crassula de Xian à Paris est un clone de la crassula de Xian à Xian, on ne peut pas s’empêcher de constater à quel point leurs ports sont différents. Différence de climat, différence de régime, on l’a dit. Mais surtout de contexte culturel : la Chine, la France.

halleFrancis Hallé, Éloge de la plante, Seuil, 1999-2004. Page 116 : « Qu’est-ce qu’un individu ».

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Une photo officielle de la conférence.
Les fenêtres et la crassula se trouvent à gauche, hors de la photo.

1944-2009, Culoz

En décembre 2008, quand le magazine Life (dont la parution avait cessé depuis 1972) a décidé de mettre en libre accès sur Internet l’essentiel de son fonds photographique, dix millions de clichés sur Google, on a pu découvrir un reportage de Carl Mydans, dont la photo ci-dessous. Gertrude Stein et Alice Toklas, avaient choisi, bien que juives et de nationalité américaine, de ne pas quitter la France pendant l’Occupation. D’abord réfugiées à Belley, dans l’Ain, elles durent s’installer à Culoz en 1942. Jusqu’à la Libération en septembre 1944. 65 ans après, il est intéressant de retrouver et de photographier le lieu de cette photographie. Il s’agit de la rue Henry Dunant, tout près du Clos Poncet, la grande maison où séjournèrent Gertrude Stein et Alice Toklas.

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Carl Mydans, Liberation of Gertrude Stein. Author Gertrude Stein (R) walking with Alice B. Toklas (L) and their dog. Septembre 1944, Culoz (Ain).

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Culoz, rue Henry Dunant, jeudi 23 avril 2009, 17h.

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Il est impressionnant de constater à quel point ce pan de mur est resté égal à lui-même.

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Sous un autre angle, on situe mieux le paysage. Les enfants n’ont ni sandalettes (on disait comme ça), ni galoches.

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Culoz, le Clos Poncet.

minuit_toklasAlice Toklas, Le Livre de cuisine, Minuit, Paris, 1981,
traduit de l’anglais par Claire Teeuwissen.

C’est l’occasion de lire ou de relire dans Le Livre de cuisine d’Alice Toklas, des passages ayant trait à ce moment.

p. 201, 202
Puis, nous les Américains, sommes entrés en guerre. Notre propriétaire, un officier de l’armée française, nous a demandé de lui rendre la maison et nous avons été obligées de déménager. Nous avions le cœur brisé à l’idée de devoir quitter Bilignin. Des amis nous ont trouvé une maison à Culoz et nous y avons emménagé le jour où les Allemands, occupant la zone sud, sont entrés dans Belley. À Culoz, nous allions être moins favorisées. Nous ne connaissions personne dans le village et la campagne environnante était moins riche. Il y aurait seulement davantage de bon vin blanc sec. La grande propriété n’avait pas de potager. Il faudrait recommencer à zéro. Il y avait deux domestiques dans la maison, dont une très bonne cuisinière, qui a tout de suite annoncé qu’elle ne pouvait pas cuisiner avec les maigres ingrédients que fournissaient les tickets de rationnement. Je lui ai dit que le marché noir les compléterait en grande partie, mais cela ne l’a pas encouragée. Elle était vieille, fatiguée et pessimiste. C’était donc moi qui faisais la plus grande partie de la cuisine, tandis qu’une excellente cuisinière restait assise à mes côtés, indifférente, inerte et trop découragée pour faire attention quand j’essayais de lui montrer comment préparer un Pain de veau rationné. […] Continuer la lecture de 1944-2009, Culoz

Occupation (20. J’arrive enfin)

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Vendredi 10 avril 2009, 13h15, TGV.

À la fin du mois de septembre 1731, Jean-Jacques Rousseau revient de Lyon vers Chambéry en passant par Les Échelles et la cascade de Couz :
Plus près de Chamberi j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais si l’on ne prend bien ses mesures on y est aisément trompé, comme je le fus : car à cause de l’extréme hauteur l’eau se divise et tombe en poussiére, et lorsqu’on approche un peu trop de ce nuage, sans s’appercevoir d’abord qu’on se mouille, à l’instant on est tout trempé.
J’arrive enfin, je la revois. Elle n’étoit pas seule.
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Œuvres complètes La Pléiade, t.I, p. 173

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Moments de Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, 2000.

Arrivant par le TGV à Chambéry, depuis Pont-de-Beauvoisin, il faut être attentif si l’on veut apercevoir la spectaculaire cascade de Couz. Elle surplombe la voie et apparaît dans une trouée des arbres. Filmée à plusieurs reprises et finalement le 12 juillet 1999 pour la séquence qui est dans le cd-rom Moments, elle est devenue un point de repère temporel. Cette fois, le filmage depuis le train a été lancé plus de dix minutes avant, avec un long passage dans un tunnel. Mais le train a ralenti et s’est arrêté exactement, pour la caméra, devant la cascade.

[flv width= »200″ height= »170″]http://jlggb.net/blog/wp-flv/couz.flv[/flv]

Une minute de la vidéo prise depuis le train. 10.04.2009, 12h15.

Coïncidence supplémentaire, dans les Confessions, la phrase qui suit la cascade est celle qui inspire le sous-titre de ce blog : « J’arrive enfin, je la revois. Elle n’étoit pas seule. » Elle avait aussi était mise en exergue du texte d’introduction à L’Image n’est pas seule (exposition inaugurale de la bibliothèque universitaire de Paris 8 en 1998).

Frank Popper

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Le livre Vincennes. Une aventure de la pensée critique, sous la direction de Jean-Michel Djian, Flammarion, qui vient de paraître, publie, pour accompagner un texte de Pascal Bonafoux, cette photo de Frank Popper. Elle a été prise le 6 octobre 1983 (date inscrite sur la pellicule) dans le bureau de la directrice du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Bernadette Contensou, deux mois avant l’ouverture de l’exposition Electra dont Popper était le concepteur, pour figurer dans le catalogue de cette  exposition (voir le 05.03.2009). Le tirage, scanné et légèrement retouché, est d’époque, y compris le contour aux angles arrondis.

Frank Popper, né en 1918 à Prague, éduqué à Vienne, exilé en Angleterre en 1938, puis à Rome, devient à Paris l’historien et le théoricien de l’art cinétique dans les années 60 puis le directeur du département d’arts plastiques de l’Université Paris 8 – Vincennes en 1969, jusqu’en 1983.

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Frank Popper, le 19 février 2008, lors d’une conférence à l’Inha.

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Vincennes. Une aventure de la pensée critique
, sous la direction de Jean-Michel Djian, Flammarion, 2009


L’ouvrage autobiographique de Frank Popper (avec Aline Dallier) : Réflexions sur l’exil, l’art et l’Europe, Klincksieck, 1999.

 

Protestation par le livre

Paris, place Saint-Michel, mercredi 18 février 2009, entre 12h00 et 12h05. « Flashmob » proposée par Julien L. et l’UFR Arts de Paris 8, pour contribuer à la protestation de l’université française. Chacun vient avec le livre de son choix et le lit à haute voix au coup de sifflet. Coup de sifflet final, cinq minutes plus tard.


Si près d’Hélène Cixous, Galilée, 2007.


Sophie D. lit Cyrano de Bergerac, « tirade des non merci » qu’elle dit connaître par cœur (Edmond Rostand, Classiques Larousse, Texte intégral).

Caroline D. lit Foules intelligentes (Smart Mobs) de Howard Rheingold, M21 Éditions, 2005 et elle photographie avec un Canon G10.
Il y a presque autant de caméras que de livres.

Super Normal



Paris, 10 juillet 2008. Naoto Fukasawa et Jasper Morrison s’entendent, dans leur livre Super Normal (LarsMüller, Baden, Suisse, 2007) sur le sens à donner à « super normal » et donc sur l’efficacité de cette expression pour repérer une certaine qualité des objets : la chaise d’Enzo Mari « Mariolina » (2002) et sa corbeille à papier « in attesa » (1971); un verre de Sori Yanagi, comme ses couverts; un cintre de chez Muji; le feutre à écrire de Pentel; la lampe « Tolomeo » de Giancarlo Massina et Michele de Lucchi (1986); la lampe « Amami » de Naoto Fukasawa; l’appareil photo-numérique « Ricoh GR » dessiné par Masahiro Kurita et Tatsuo Okuda, etc. Minimalisme, évidence de la forme-fonction, adhésion du public, sélection par l’histoire; etc.


Jasper Morrison et Naoto Fukasawa avec Sori Yanagi, Tokyo, 2006

Voir aussi l’exposition Super Normal, Triennale de Milan, du 18 au 23 avril 2007
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Un article dans Domus.


Naoto Fukasawa & Jasper Morrison, Super Normal. Sensations of the Ordinary,
Lars Müller Publishers, Baden, Suisse

L’illumination de Vincennes

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lundi 28 janvier 2008, 13 h, route de la Tourelle, bois de Vincennes, Paris, 12e.  À l’emplacement approximatif du Centre universitaire expérimental de Vincennes, Université Paris 8. En octobre 1749, Rousseau rend visite à Diderot enfermé au donjon de Vincennes. Selon la version de Rousseau, c’est Diderot qui l’incite à concourir au prix de morale de l’Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ». Après sa brouille avec Diderot, il sera dit que c’est Diderot qui lui aurait suggéré de prendre le contre-pied des idées reçues, fournissant ainsi le paradoxe sur lequel se fonderait la philosophie de Rousseau.

« Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c’est qu’arrivant à Vincennes, j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut ; je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement. Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l’enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu ; et ce qu’il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon coeur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu’elle ait jamais été dans le cœur d’aucun autre homme. » (Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre huitième)

Aujourd’hui, des historiens et spécialistes de Rousseau considèrent que « des éléments topographiques et climatiques objectifs contredisent formellement la version des faits présentée par Rousseau. L’avenue de Vincennes était plantée d’ormes et non pas de chênes, et il n’a pas fait chaud dans la région parisienne en octobre 1749. » (R. Galliani, Dictionnaire de Rousseau, Honoré Champion, 1996, p. 435). Il reste que Rousseau considéra que l’« illumination de Vincennes » avait marqué le tournant philosophique de sa vie.

En août 1980, alors que le déménagement de l’Université Paris 8 était décidé par la secrétaire d’État, Mme Saunier-Séité, que les bâtiments se construisaient à Saint-Denis (dans le triangle avenue Lénine, avenue de Stalingrad, rue de la Liberté), un retour dans le bois de Vincennes, route de la Tourelle, donnait à voir les pelleteuses qui détruisaient les bâtiments provisoires construits en 1969. Quelques mois plus tard, il était déjà difficile de repérer où était l’entrée, les bordures en ciment de la route étaient refaites, des alignements de jeunes arbres traversaient de biais l’espace où était le « campus ».
En 2008, aujourd’hui, 27 ans après ce premier retour, seuls des plans en archives ou une mémoire des configurations de grands arbres permettraient de retrouver les lieux où nous étions. À l’occasion du quarantième anniversaire de la fondation de l’Université Paris 8, un projet pourrait se faire, qui serait titré L’illumination de Vincennes : un travail sur les archives et la mémoire, des performances enregistrées sur le territoire de Paris 8 au bois de Vincennes, un environnement virtuel interactif et encore un film. Des personnages — des « performeurs » nés en 1968 — circulent sur le territoire de l’ancienne université. Équipés d’écrans de poches comportant un GPS, ils « retrouvent » des fragments de textes empruntés aux descriptifs de cours des départements d’arts plastiques et de cinéma, de 1970, 1971, 1972*. Des caméras sont fixées dans ce paysage et saisissent le passage de ces lecteurs, ils lisent à haute voix ce qu’ils reçoivent. Plus tard, on place ces séquences vidéo dans une maquette 3D du même territoire, comme des écrans verticaux que l’on peut aller voir en circulant dans l’espace virtuel. Plus tard encore, on enregistre un film de l’une des versions de cette exploration virtuelle.**

Notes
* Ces descriptifs sont véritablement surprenants, peut-être difficilement compréhensibles pour les étudiants et la jeunesse d’aujourd’hui. La génération intermédiaire des personnes de 40 ans (les performeurs, contemporains de la fondation de l’université), si elle comprend, rejette ces idées. On trouvera ces textes marqués par une croyance sectaire, un dogmatisme, une attitude théorique et pratique gravement erronée et dangereuse, des utopies définitives mais peut-être encore prometteuses et nécessaires, un esprit critique indispensable, un réelle ironie, etc. Notre propos est de transmettre ces propositions, de laisser entrevoir ces monuments, au sens du XVIIIe siècle, de documents, mais aussi au sens moderne, et, avec beaucoup de distance, de les donner à entendre malgré tout. On peut parler de « suppléments aux monuments » à Vincennes avec les significations qu’ont ces deux mots chez Rousseau : ce qui supplée au manque de mémorisation effective. Une autre version pourrait d’ailleurs se faire sur les textes politiques de Rousseau lui-même.
** Ayant trait aux images et aux représentations, à leur pouvoir, ces documents entrent en résonance avec les recherches actuelles. La réalisation expérimentale de la performance-installation-film « L’illumination de Vincennes » est une manière de répondre à certaines des questions qu’ils posent, mais elle laisse en suspens la question à laquelle Rousseau répond non : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ».

Document
Lire l’article du Monde du 30 mai 2008.