Au Théâtre de la Colline, samedi 14 juin 2008, de 14h30 à 17h30 et de 18h30 à 21h : Par-dessus bord, de Michel Vinaver (1967-1969). D’abord un texte formidable. Une grande troupe d’acteurs avec suffisamment de numéros de virtuoses. Et une mise en perspective du théâtre lui-même aussi subtile et ironique que la vision historique et politique : à juste raison désabusée (détrompée, éclairée, sceptique, clairvoyante dit le TLFi — Trésor de la langue française informatisé).

21h09 : le salut (30 comédiens, 4 musiciens).
Michel Vinaver (photo Ted Paczola).
À écouter : Entretien et documents sonores sur la pièce : France Info.
Pour écouter l’entretien avec Claire Bodéan à France Info, 27 mn, cliquer ci-dessous :
[audio:http://jlggb.net/blog/wp-mp3/Vinaver_FI.mp3]
Télécharger et lire ce Cahier du TNP, en paticulier page 7, « Laisser venir tout ce qui vient ».
Pour faire le lien avec le TNP de Chaillot.
Critique à lire dans le Monde : L’épopée capitaliste de Michel Vinaver
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LE MONDE | 10.03.08 | 14h42 • Mis à jour le 30.05.08 | 16h33
VILLEURBANNE ENVOYÉE SPÉCIALE
C’est un événement : la création, en intégrale, de Par-dessus bord, de Michel Vinaver, au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne. Le spectacle s’y joue jusqu’à la mi-avril, avant de venir à Paris, au Théâtre de la Colline, à la mi-mai. Un événement à divers titres, mais, d’abord, celui-ci : le spectacle signé par Christian Schiaretti, le patron du TNP, est une éclatante réussite, qui fera date dans l’histoire théâtrale française. Cette épopée de sept heures ne jette à aucun moment le spectateur par-dessus bord, mais l’embarque pour un captivant voyage dans une histoire commune : celle de la France de l’après-guerre, telle que l’a changée le tournant capital de 1968.
A 81 ans, Michel Vinaver, qui est avec Valère Novarina notre plus grand auteur de théâtre, est enfin reconnu comme un classique contemporain, capable d’embrasser le monde par la grâce d’une écriture musicale, sous-tendue par une puissance de vision et d’analyse hors du commun. Par-dessus bord est sa pièce mythique, son grand-oeuvre, son monstre du loch Ness.
Parce qu’elle dure sept heures si on la représente dans sa totalité, parce qu’elle exige une impressionnante troupe de comédiens, elle n’a jamais, en France (en Suisse et en Autriche, si), été donnée en intégrale. Roger Planchon l’avait mise en scène, en ce même TNP, en 1973, dans une version écourtée, qui déjà avait beaucoup fait parler d’elle. La voici donc, enfin.
Michel Vinaver, qui l’a écrite entre 1967 et 1969, y a mis toute sa connaissance du monde de l’entreprise. Longtemps cadre dirigeant, puis PDG de Gillette-France, il a mené pendant des années cette double vie de patron et de dramaturge. Ce qui lui a permis, sans doute, de saisir comme personne cet « Homo economicus » que nous sommes devenus.
Par-dessus bord est sa pièce la plus autobiographique. Elle met en scène les affres d’une petite entreprise familiale de papier toilette, Ravoire et Dehaze, leader de son secteur grâce à son papier Super-douceur, et qui se fait doubler par la concurrence américaine. Elle riposte en lançant un produit patriotique, baptisé Bleu Blanc Rouge. Fiasco.
COMÉDIE EXTRÊMEMENT DRÔLE
La pièce décrit, de manière chorale, cette lutte de titans contemporains dans un monde en mutation sous les effets de l’américanisation, du développement de la société de consommation et des loisirs, et de celui des techniques de management. Comme dans Le Roi Lear, de Shakespeare, un patriarche s’efface peu à peu du pouvoir, que se disputent ses deux fils, le légitime Olivier et l’illégitime Benoît – et c’est lui, bien sûr, le plus mordant, qui gagnera.
Elle est d’une richesse inouïe, cette pièce qui raconte l’arrivée du marketing et des jeunes dandys en costume de velours face aux vieux employés en costume de tergal, et donc l’éternel choc entre un ancien et un nouveau monde, entre deux générations. Elle entrelace de nombreux thèmes et contrepoints, dans une France où l’apparition de la pilule contraceptive change la donne patriarcale, où l’antisémitisme est encore très ordinaire mais où l’extermination des juifs pendant la guerre mine les consciences. Et où les artistes d’avant-garde comme Claes Oldenburg ou Yves Klein sont les capteurs de cette perte de sens.
Mais d’abord il y a cette idée de génie : cette histoire de papier toilette. Elle produit des effets de dérision absolument hilarants, en entrechoquant la trivialité de l’objet et de sa fonction et les discours « savants » des gourous du marketing et de la publicité. Mais Vinaver en fait aussi l’objet symbole de ce qu’il appelle le « système excrémentiel » du capitalisme : ingérer, évacuer, ingérer, évacuer, etc.
Cette épopée du capitalisme contemporain, où Vinaver s’est inspiré du Grec Aristophane, est aussi une comédie extrêmement drôle. Ce qu’a parfaitement compris Christian Schiaretti, dont la mise en scène, d’une justesse époustouflante, tient la balance parfaite entre la gravité souterraine et l’ironie percutante de Michel Vinaver, qui observe le passage d’un monde à un autre sans prendre parti.
Dans un décor qui change à vue au fil du spectacle, environnement vieillot de cartons empilés devenant espace chic et pop, son spectacle trouve la légèreté nécessaire, porté par l’orchestre de jazz mené par Guesh Patti, et par une troupe de trente comédiens entraînés par le formidable Olivier Balazuc, narrateur et double de l’auteur. C’est bien d’une histoire française qu’il s’agit ici : telle qu’elle s’est jouée il y a quarante ans, et telle que nous en héritons aujourd’hui, entre liberté et libéralisme. Ce qui nous change des discours simplistes sur Mai 68.
Par-dessus bord, de Michel Vinaver. Mise en scène : Christian Schiaretti. Théâtre national populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Tél. : 04-78-03-30-00. En intégrale les samedis et dimanches à 14 heures, ou en deux soirées du mardi au jeudi à 20 heures, jusqu’au 13 avril. Durée : deux fois 2 h 45, avec un entracte de 1 h 30. Puis à Paris, au Théâtre national de la Colline, du 17 mai au 15 juin.
Fabienne Darge
Article paru dans l’édition du 11.03.08


