Un couple d’il y a 3 340 ans environ

neues museum couple egypte 2015
Jeudi 29 janvier 2015, 11h, Neues Museum, Berlin. Figure assise de Amenophis-user et de sa femme Tentwadj, vers 1425 avant J.-C., Theben/Karnak (?), quartzite. Non loin du buste de Néfertiti, dont l’authenticité est désormais mise en cause, un couple empreint de vérité. Déjà en février 2010 : http://jlggb.net/blog2/?p=1169

Homme d’affaires en art

koons popeye pm 2015
Mardi 27 janvier 2015, 22h, centre Pompidou. En prime à la remise des prix Lagardère, l’exposition rétrospective de Jeff Koons. Méfiance à l’égard d’un cynisme sans bornes. Mais constat d’un inattendu effet de bornes et aussi d’un attractif effet de miroir, d’un troublant renversement du mauvais goût. Ce Popeye (2009-2011, acier inoxydable au poli miroir et vernis coloré transparent, édité à 3 exemplaires, galerie Gagosian) reproduit un jouet en matière plastique. Un exemplaire a été acheté 28 millions de dollars par un entrepreneur américain de casinos pour son hôtel de Las Vegas. Ces objets d’art parfaitement fabriqués, très chers, monuments de la marchandisation de l’art, s’ouvrent les musées et provoquent des records d’affluence.

Le shifter comme utopie

barthes BB
roland barthes tiphaine samoyault
Samedi 24 janvier 2015, 17h, Paris, 6e. Il y a une semaine, Tiphaine m’a dédicacé son livre, qui fait événement, Roland Barthes, biographie au Seuil, 720 pages, 15 x 24 cm. Elle écrit « qui a connu » car je lui ai dit qu’en 1966 ou 1967, logeant au 11 rue Servandoni chez Annie P. et Boris P., — amis de mon ami Hervé B. —, j’avais croisé R.B. sous le porche. Il habitait au dernier étage de l’escalier B. Après 1975, lisant Roland Barthes par Roland Barthes, je fus retenu définitivement par ce passage, pages 168 et 169 :

Le shifter comme utopie

Il reçoit une carte lointaine d’un ami : « Lundi, Je rentre demain. Jean-Louis. »
Tel Jourdain et sa prose fameuse (scène au demeurant assez poujadiste), il s’émerveille de découvrir dans un énoncé aussi simple la trace des opérateurs doubles, analysés par Jakobson. Car si Jean-Louis sait parfaitement qui il est et quel jour il écrit, son message, parvenu jusqu’à moi, est tout à fait incertain : quel lundi ? quel Jean-Louis ?  comment le saurais-je, moi qui, de mon point de vue, dois instantanément choisir entre plusieurs Jean-Louis et plusieurs lundis ? Quoique codé, pour ne parler que du plus connu de ces opérateurs, le shifter apparaît comme le plus retors — fourni par la langue elle-même — de rompre la communication : je parle (voyez ma maîtrise du code) mais je m’enveloppe dans la brume d’une situation énonciatrice qui vous est inconnue; je ménage dans mon discours des fuites d’interlocution (ne serait-ce pas, finalement, toujours ce qui se passe lorsque nous utilisons le shifter par excellence, le pronom « je » ?). De là, il imagine les shifters (appelons ainsi, par extension, tous les opérateurs d’incertitude formés à même la langue : je, ici, maintenant, demain, lundi, Jean-Louis) comme autant de subversions sociales, concédées par la langue, mais combattues par la société, à laquelle ces fuites de subjectivité font peur et qu’elle colmate toujours en imposant de réduire la duplicité de l’opérateur (lundi, Jean-Louis), par le repère « objectif » d’une date (lundi 12 mars) ou d’un patronyme (Jean-Louis B.). Imagine-t-on la liberté et si l’on peut dire la fluidité amoureuse d’une collectivité qui ne parlerait que par prénoms et par shifters, chacun ne disant jamais que je, demain, là-bas, sans référer à quoi que ce soit de légal, et où le flou de la différence (seule manière d’en respecter la subtilité, la répercussion infinie) serait la valeur la plus précieuse de la langue ?

Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil, Paris, 1975

Fragment autobiographique n°2bis

1963 vox couv 2015
1963 vox univers 2015
Vendredi 16 janvier 2015, Paris. Il y a 50 ans jour pour jour, je recevais de mes parents, en cadeau d’anniversaire, le livre de Maximilien Vox, Cent alphabets ‘Monotypes’. Faisons le point, édité par l’Union bibliophile de France, imprimé — en typographie — par Draeger le 27 décembre 1963, 136 pages, format 19 x 27,5 cm. C’est un beau livre devenu un classique, il est entièrement reproduit sur le site de Peter Gabor, ici. Je me souviens avoir eu un peu de mal avec la « classification Vox » — Famille des caractères classiques : humanes, garaldes, réales; Famille des caractères modernes : didones, mécanes, linéales; Famille des caractères d’inspiration calligraphique : incises, scriptes, manuaires, fractures — mais elle m’est restée et je continue à l’utiliser pour une part. J’ai appris récemment, par une doctorante qui travaille sur la dimension graphique et typographique du cinéma de Godard, que Maximilien Vox était l’oncle de Godard. Rapprochement qui m’intéresse puisque Godard m’a marqué et me marque encore.

Fragment autobiographique n°2

crayon gilbert jlb 2015
jlb-st-laurent-1948
presse freinet
ecole buissonniere imprimerie 2
Jeudi 15 janvier 2015, 10h, Paris. En main, un crayon des années 50, Gilbert 33, fabriqué à Boulogne-sur-Mer. À rapprocher de mon apparition officielle dans la classe de ma mère, le 31 octobre 1948, école de Saint-Laurent en Royans, dans la Drôme, au pied du Vercors. Je n’ai jamais cessé d’aimer les crayons, voir : http://jlggb.net/blog2/?p=424. Au même endroit, dans la classe de mon père, je découvrais les caractères typographiques et la presse , « presse à volet » en aluminium fabriquée par la C.E.L., Coopérative de l’enseignement laïque, pour l’« imprimerie à l’école » selon Célestin Freinet. Le dessin provient de la brochure de C. Freinet et C. Drevet, Technique de l’imprimerie à l’école, Composition, Impression, Illustration, Échanges, Éditions de l’École Moderne Française, Cannes, 1949. Le goût pour l’imprimerie et la rencontre du texte et de l’image ne me quittera pas non plus. L’école selon Freinet fait à l’époque, en 1949, l’objet d’un film signé Jean-Paul Le Chanois, L’École buissonnière, que je vois dès sa sortie et qui est donc l’un de mes premiers films — à voir complet sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=PhXA9Hg18lU. Ici, la scène où les élèves composent un journal.
Voir « Fragment autobiographique n°1 » et « Fragment autobiographique n°1bis » du 5 janvier 2014.

Godard stéréoscope

godard adieu aquarelle
godard adieu panneau
Dimanche 4 janvier 2015, 19h — 20h, cinéma rue Cujas, Paris 5e. Revoir le dernier film de Godard, Adieu au langage, pour étudier sa façon de traiter la stéréoscopie cinématographique. Il a été beaucoup dit qu’il la « maltraitait ». Mais c’est d’une invention extrême, un bricolage au sens fort, un hacking poétique. Les plans avec le chien sont faits simplement, semble-t-il, avec une caméra-téléphone binoculaire. Parfois l’image de gauche et l’image de droite sont découplées et elles inscrivent deux vues distinctes de la même scène. Les focales, les mises au point, les incidences, les réflexions sont libérées des normes aujourd’hui conduites par le 3D numérique. Il y a encore des décalages dans le temps qui font toucher à une quatrième dimension. Mais surtout, et c’est ça que j’ai observé de près et compris, l’écart et l’angle entre les deux objectifs sont variables et souvent supérieurs à la distance « naturelle » entre les yeux. Tout se passe alors comme si l’observateur, le spectateur, question d’échelle, était plus grand que ce qui est filmé. Cette distanciation à la fois optique et artistique est géniale, les personnages sont à la fois « très en relief » et perçus comme petits, comme des figurines vivantes. Vers la fin du film, Godard et Miéville manipulent un stylo Pelikan et de l’aquarelle.