Miramondo

devecchi miramondo visage 2015
devecchi miramondo set 2015
Jeudi 5 mars 2015, 20h, Istituto Svizzero di Roma, Via Vecchio Politecnico, Milan, exposition Arte ri-programmata. Dans la boîte créée en 1960 par le groupe T (Giovanni Anceschi, Davide Boriani, Gianni Colombo, Gabriele Devecchi, Grazia Varisco), reprise en 2010 dans une production par Alessi, un étui de 4 tubes de cuivre et d’aluminium destinés à produire des effets optiques entre les mains et devant les yeux des personnes. C’est une proposition de Gabriele Devecchi (1938 — 2011) intitulée Miramondo. Aujourd’hui, regarder c’est bien souvent photographier. C’est ce que je constate parmi les visiteurs qui jouent de diverses façons avec ces objets, leurs smartphones et leurs amis. C’est ce que je fais avec le visage de l’une des animatrices de la galerie.
Voir : http://www.reprogrammed-art.cc/library/14/Gabriele-Devecchi

Le shifter comme utopie

barthes BB
roland barthes tiphaine samoyault
Samedi 24 janvier 2015, 17h, Paris, 6e. Il y a une semaine, Tiphaine m’a dédicacé son livre, qui fait événement, Roland Barthes, biographie au Seuil, 720 pages, 15 x 24 cm. Elle écrit « qui a connu » car je lui ai dit qu’en 1966 ou 1967, logeant au 11 rue Servandoni chez Annie P. et Boris P., — amis de mon ami Hervé B. —, j’avais croisé R.B. sous le porche. Il habitait au dernier étage de l’escalier B. Après 1975, lisant Roland Barthes par Roland Barthes, je fus retenu définitivement par ce passage, pages 168 et 169 :

Le shifter comme utopie

Il reçoit une carte lointaine d’un ami : « Lundi, Je rentre demain. Jean-Louis. »
Tel Jourdain et sa prose fameuse (scène au demeurant assez poujadiste), il s’émerveille de découvrir dans un énoncé aussi simple la trace des opérateurs doubles, analysés par Jakobson. Car si Jean-Louis sait parfaitement qui il est et quel jour il écrit, son message, parvenu jusqu’à moi, est tout à fait incertain : quel lundi ? quel Jean-Louis ?  comment le saurais-je, moi qui, de mon point de vue, dois instantanément choisir entre plusieurs Jean-Louis et plusieurs lundis ? Quoique codé, pour ne parler que du plus connu de ces opérateurs, le shifter apparaît comme le plus retors — fourni par la langue elle-même — de rompre la communication : je parle (voyez ma maîtrise du code) mais je m’enveloppe dans la brume d’une situation énonciatrice qui vous est inconnue; je ménage dans mon discours des fuites d’interlocution (ne serait-ce pas, finalement, toujours ce qui se passe lorsque nous utilisons le shifter par excellence, le pronom « je » ?). De là, il imagine les shifters (appelons ainsi, par extension, tous les opérateurs d’incertitude formés à même la langue : je, ici, maintenant, demain, lundi, Jean-Louis) comme autant de subversions sociales, concédées par la langue, mais combattues par la société, à laquelle ces fuites de subjectivité font peur et qu’elle colmate toujours en imposant de réduire la duplicité de l’opérateur (lundi, Jean-Louis), par le repère « objectif » d’une date (lundi 12 mars) ou d’un patronyme (Jean-Louis B.). Imagine-t-on la liberté et si l’on peut dire la fluidité amoureuse d’une collectivité qui ne parlerait que par prénoms et par shifters, chacun ne disant jamais que je, demain, là-bas, sans référer à quoi que ce soit de légal, et où le flou de la différence (seule manière d’en respecter la subtilité, la répercussion infinie) serait la valeur la plus précieuse de la langue ?

Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil, Paris, 1975

Fragment autobiographique n°2

crayon gilbert jlb 2015
jlb-st-laurent-1948
presse freinet
ecole buissonniere imprimerie 2
Jeudi 15 janvier 2015, 10h, Paris. En main, un crayon des années 50, Gilbert 33, fabriqué à Boulogne-sur-Mer. À rapprocher de mon apparition officielle dans la classe de ma mère, le 31 octobre 1948, école de Saint-Laurent en Royans, dans la Drôme, au pied du Vercors. Je n’ai jamais cessé d’aimer les crayons, voir : http://jlggb.net/blog2/?p=424. Au même endroit, dans la classe de mon père, je découvrais les caractères typographiques et la presse , « presse à volet » en aluminium fabriquée par la C.E.L., Coopérative de l’enseignement laïque, pour l’« imprimerie à l’école » selon Célestin Freinet. Le dessin provient de la brochure de C. Freinet et C. Drevet, Technique de l’imprimerie à l’école, Composition, Impression, Illustration, Échanges, Éditions de l’École Moderne Française, Cannes, 1949. Le goût pour l’imprimerie et la rencontre du texte et de l’image ne me quittera pas non plus. L’école selon Freinet fait à l’époque, en 1949, l’objet d’un film signé Jean-Paul Le Chanois, L’École buissonnière, que je vois dès sa sortie et qui est donc l’un de mes premiers films — à voir complet sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=PhXA9Hg18lU. Ici, la scène où les élèves composent un journal.
Voir « Fragment autobiographique n°1 » et « Fragment autobiographique n°1bis » du 5 janvier 2014.

Document/Monument

etoile selfie 1er janvier
Jeudi 1er janvier 2015, 16h47, place de l’Étoile, après le chemin depuis le Louvre en passant par les Tuileries et la Concorde, photo à l’iPhone. Marquer l’année 2015 par une notation théorique : « L’histoire, c’est ce qui transforme les documents en monuments » écrivait Michel Foucault dans l’introduction de L’Archéologie du savoir, 1969. C’est peut-être une marque de la distribution de l’histoire en train de se faire : la pratique exponentielle du document photographique, y compris vidéo et sonore, par une masse de gens, partout dans le monde, l’accumulation de ces documents en bases de données accessibles en réseaux. L’ici extrême, le miroir géolocalisé, verso du flight ticket, n’existe que par ses éclats partout ailleurs. Et puis, c’est ce que l’on voit en direct dans cet après-midi historique, les documents de type selfies, selfies à perches, par dizaines dans le champ visuel à chaque instant, s’agglutinent aux « vieux monuments » de pierre pour les muter en hypermonuments. Renversement, ou alors prémonition : au XVIIIe siècle, le monument, objet mémoratif, signifie document :

« J’écris absolument de mémoire, sans monuments, sans matériaux qui puissent me la rappeler. Il y a des événements de ma vie qui me sont aussi présents que s’ils venaient d’arriver ; mais il y a des lacunes et des vides que je ne peux remplir qu’à l’aide de récits aussi confus que le souvenir qui m’en est resté. » Les Confessions, Livre troisième, 1728-1731.