De la bibliothèque : Francis Hallé, la vie des arbres (discrétion et silence)


Lundi 14 novembre 2011, 17h, Paris, place d’Italie. C’est en pensant au livre de Francis Hallé, La Vie des arbres, que je cherche à faire une photo. Ici, on voit l’arbre comme une architecture (dans le fond, l’immeuble de Kenzo Tange) ou comme du mobilier urbain (j’aurais pu inclure une bouche de métro de Guimard). Page 8 du livre : « Dans la ville, la plupart des gens ne voient pas les arbres, ou alors ils ne les voient que lorsqu’il sont coupés. pour beaucoup de nos contemporains, ce ne sont pas des objets vivants. cette idée, évidemment fausse, est due à leur discrétion et à leur silence. » Il y a dans Paris plus de 160 espèces d’arbres, et plus de 100 000 « arbres d’alignement », ou individus le long des rues (« individu » ne convient pas, car les arbres sont des « colonies »). Voir à ce sujet « Vertige de l’individuation », du 6 mai 2009 : http://jlggb.net/blog/?p=2638. À la fin du XIXe siècle, les rues de Paris comptaient déjà 88 000 arbres. Lire ici. Me voyant photographier cet arbre, une passante me demande « C’est quoi cet arbre ? — Justement, je ne me souviens pas. — Un noisetier ? — Non, c’est un arbre exotique. » Maintenant je me rappelle et je vérifie : un paulownia, reconnaissable à ses fruits en capsules qui s’ouvrent sur les graines. Une espèce qui provient de Chine et du Japon.


Francis Hallé, La Vie des arbres, « Les petites conférences », Bayard, Paris, 2011, 72 pages, 12 €.

Citations :

p. 20 :  « Beaucoup d’arbres sont potentiellement immortels, ce qui signifie qu’ils n’ont pas de programme de sénescence. »

p. 25 : « Non seulement les arbres envoient la vapeur d’eau dans l’atmosphère, mais ils sont également capables de contrôler le retour de cette eau sous forme de pluie. »

p. 25 : « Autre performance biochimique, la communication entre les arbres. Il y a trente ans, cette idée aurait fait rire tout le monde car elle était totalement inconnue. »

p. 32 : « Selon la phase de la lune, vous ne faites rien de plus précieux que du bois de feu ou bien vous faites des charpentes qui seront encore là dans cinq siècles. »

pp. 33-40 : Francis Hallé explique aussi que les humains ont une station verticale, ont des mains dont le pouce est opposable aux autres doigts, ont les deux yeux sur la face de façon à percevoir la profondeur de l’espace, parce qu’ils ont pratiqué autrefois la brachiation (le déplacement de branche en branche dans les hauteurs des forêts). « Sans les arbres, nous ne serions pas des êtres humains. »

p. 50 : « C’est très curieux, mais nous n’avons pas de définition pour un objet aussi banal que l’arbre. »

De la bibliothèque : La Chambre claire, 1980



Page 155. Roland Barthes, La Chambre claire, Seuil, 1980. Édition originale. Collection JLggB.
Jeudi 17 mars 2011, 16h19. C’est le « C’est elle ! C’est bien elle » du billet précédent qui nous fait retourner au livre de Roland Barthes. Ce n’est pas LE livre sur la photographie (qui éclaire cependant la photographie); c’est un roman sur la mort de la mère.
Le livre a jauni. Son pelliculage se détache. Il n’a jamais été beau, décevant pour un livre de cette importance. Mal imprimé, mal façonné : l’édition à la française.

De la bibliothèque : Livre culte, 1957-2010


Mythologies Roland Barthes, édition illustrée par Jacqueline Guittard, parue le 14 octobre 2010, Paris, Le Seuil (EAN13 : 9782021034479), 256 p., 39 €.
J’ai lu pour la première fois Mythologies dans une édition parue en 1963, que j’ai gardée. L’exemplaire sur la photo est probablement l’édition originale, imprimée en mars 1957. Je l’ai acheté pour quelques francs aux puces de Plainpalais à Genève, le 10 juillet 1999. À côté de moi, Jean Starobinski consultait aussi les livres d’occasion.

Mythologies se termine ainsi :

Il semblerait que nous soyons condamnés pour un certain temps à parler toujours excessivement du réel. C’est que sans doute l’idéologisme et son contraire sont des conduites encore magiques, terrorisées, aveuglées et fascinées par la déchirure du monde social. Et pourtant c’est cela que nous devons chercher : une réconciliation du réel et des hommes, de la description et de l’explication, de l’objet et du savoir.
Septembre 1956

Julia Kristeva, extrait d’un article du Monde, « Autour des Mythologies de Roland Barthes », 12 octobre 2010 :

Jugement ? Révolte ? Nausée ? Non. La vigilance de l’ironie, plutôt : version élucidée du goût. Et cette délicate étrangeté aux conventions sociales, où se tient le style (« dimension verticale et solitaire de la pensée ») devenu une écriture (« acte de solidarité historique »). Une voix qui révèle, sous le futur sémiologue, le romancier freiné et le tragédien pudique […]. Aucune « déclinologie » pourtant dans ces démystifications. Quand il déplie les significations figées en mythe et déstabilise tout « arrêt sur image » par une cascade d’interprétations où le sens côtoie le non-sens, c’est la « profondeur du langage » que Barthes cherche, réhabilite et savoure avec un bonheur contagieux. Il n’y aurait pas d’autre solution à la menace des croyances absolues, des idéologies totalitaires, du nihilisme ? Tel est le sens de son a-théisme : face aux mythes opaques des uns et à la perte du sens des autres, « la question posée au langage par le langage » peut retourner « la carence du signe en signe ».

De la bibliothèque : Andy Warhol, Stockholm, 1968

Catégorie « De la bibliothèque ». Dossier N°1 réalisé le jeudi 23 décembre 2010.



Sur cette photo par Billy Name, Viva (Janet Susan Mary Hoffmann) et Piero Gilardi (voir : http://jlggb.net/blog/?p=5658 et http://jlggb.net/blog2/?p=2595)


Phrase d’Andy Warhol (avec traduction en suédois), page 10.

Andy Warhol, ouvrage conçu par by Andy Warhol, Kasper Konig, Pontus Hulten et Olle Granath (conservateur du musée — Billy Klüver a aussi contribué à l’exposition), Moderna Museet, Stockholm, février-mars 1968, 21 x 27 cm, environ 500 pages (elles ne sont pas numérotées) dont 15 pages de texte. Édition originale, imprimée à Malmö en 1968. Malheureusement, l’emboîtage en carton a été perdu dans un déménagement. Comme dans tous les exemplaires connus, la reliure (pages collées sans couture) est en train de céder : certaines pages sont détachées (depuis, une nouvelle technique de colle permet les livres à la fois très épais et très souples, comme dans les collections « Bouquins » ou « Quarto »). Mais c’est une rareté, malgré son tirage massif (on l’annonce de 800 à 1600 euros dans les librairies de livres d’artistes). Plusieurs des aphorismes prêtés à Warhol proviennent de ce catalogue, dans ce beau caractère (Falstaff de Monotype, 1931). Le livre entier est imprimé en typographie sur rotative, ce qui donne aux photographies un rendu et un toucher étonnants, sur un papier frictionné très fin de magazine. Ce livre est resté pour moi la référence absolue d’un « album », où les photos s’enchaînent sans légendes, une par page.

Ce catalogue a été réédité en 2008 à l’occasion de l’exposition du quarantenaire à Stockholm :

Andy Warhol
Other Voices, Other Rooms
9 february – 4 May 2008

Willem de Rooij on Andy Warhol
Text from the catalogue. Written after telephone conversations with Kasper König and Olle Granath, 3 and 4 September 2007

Andy Warhol’s first European museum solo show took place at the Moderna Museet in Stockholm from February through March 1968. Pontus Hultén curated the exhibition together with Olle Granath. The exhibition came with a catalogue that was, like the show, named ‘Andy Warhol’.

Kasper König, who worked for the Moderna Museet as an intern of sorts in New York, developed a basic concept for the book. Reading Warhol’s work in the context of On Kawara and other conceptual contemporaries, König had produced a radical grid that consisted of four groups of images: one group documenting Warhol’s artworks, two groups documenting Warhol’s social and professional milieu, and one group documenting a selection of particularly outraged Warhol reviews clipped from provincial American newspapers. After Warhol had given his approval to this first proposal, König proceeded to create a dummy. Ivan Karp, who worked with Warhol’s dealer Leo Castelli, gave König access to their documentation archive. König produced a sequence of pages on the gallery’s Xerox machine that mimicked as well as documented Warhol’s work: many of the available images were photocopied by König several times, and ended up in the book as self-elaborations. Thus a repetitive structure was created that expands beyond Warhol’s (serial) artworks. Here is where the book started to become a piece (a multiple) rather than a catalogue, because the mode of production as well as the formal outcome mirrored procedures and politics that were at work at the Factory at the time. In the final version of the book, only Karp’s original documentation images are titled; König’s photocopies are not. Most of the works documented in this first image section were not shown in Stockholm; they merely served as source material.

For the second and third sections of the book König commissioned Billy Name, chronicler and inhabitant of the Factory, and Stephen Eric Shore, a teenage Warhol groupie at the time. Both Name and Shore composed rhythms of their own sequences, and neither of them added any captions: they felt the images should speak for themselves. This absence of text contributed to the object-status of the book.

Name’s sequence consists of 274 images, each bleeding off an entire page. The sequence functions as a record of how Warhol and his collaborators lived, worked and celebrated, in – and outside the Factory. Most of the images have an informal character, like snapshots. Many are overexposed, unfocused or tilted, making for a visual dynamic that derails into a delirious storyboard. This series too, can be seen as an autonomous (time-based?) piece, more than a documentary exercise.

Shore’s sequence consists of 170 images, one per page. His images are more formal in their framing than Name’s. In comparison his approach seems detached, his images of the Factory uncharacteristically quiet and concentrated. Each image is reproduced in its entirety, the edges of the negative emphasized by white borders. Shore’s se-quence thus reads like an exhibition, not like a single piece.

When König returned his dummy to the Factory, Warhol scrutinized it carefully but made only a small number of changes. Contrary to what Warhol wanted to be popular belief, those who produced input at the Factory were carefully monitored.

The final edits on the dummy were made in Stockholm by Olle Granath. He compiled a small selection of Warhol quotes and aphorisms from a stack of books and clippings collected by Hultén and placed them in the book as an introduction before the image sections. The graphic design was by John Melin and Gösta Svensson. Melin produced the typography in a style he had previously used for the Moderna Museet’s catalogues and posters. Because the idea was to print a large edition (eventually: 200.000), for a low price (eventually: $1), Andy Warhol was printed like a newspaper on the rotary presses of the Sydsvenska Dagbladets; an additional signed deluxe version with gilded fore-edge was produced in a small edition. The newsprint used was not only cheap, but also gave the book an ephemeral quality that appealed to the editors. All images are rendered in black-and-white, except the cover, on which a flower motif derived from Warhol’s paintings is printed in five colors. The envisaged press-clippings section had to be dropped: the book would have become too heavy to be efficiently stored at the distributors.

The exhibition in Stockholm attracted a relatively small number of visitors, due to the extremely cold winter, but also to the fact that leftist radicalization increasingly drove the Museets public to mistrust anything American or consumerist. There was no space yet for a more complex reading of Warhol’s relation to consumption. The book, however, became very popular: its enormous edition allowed it to be distributed in nightclubs and record stores, not only museums. A timeless update on the latest from New York, it first became a cult object, then a collector’s item.

Ce texte provient du site du Moderna Museet de Stockholm :
http://www.modernamuseet.se/en/Stockholm/Exhibitions/2008/Andy-Warhol—Other-Voices-Other-Rooms/Willem-de-Rooij-on-the-Andy-Wa/

Voir aussi :
http://www.modernamuseet.se/en/Stockholm/Exhibitions/2008/Andy-Warhol—Other-Voices-Other-Rooms/With-Andy-Warhol-1968-text-Ol/