Des archives/De la bibliothèque : une année studieuse


Des archives : photographies inédites (ou non) dans leur cadrage original, Avignon 1967, suite. Maurice Béjart au Verger d’Urbain V au tout début août 1967. Photo ©jlggb 1967. Cette photo sera publiée dans le carnet-programme N°1 de la Maison de la culture de Grenoble pour son inauguration en février 1968. En juillet et août 1967, je photographie plusieurs spectacles et leurs répétitions. Les Ballets du XXe siècle de Béjart créent Messe pour le temps présent.


Interview de Maurice Béjart à propos de Messe pour le temps présent. Journal télévisé du 4 août 1967. 3mn 10s. Archives INA. (J’assistais à cette répétition.)



Reliant Béjart et Godard (et quelques moments dont je me souviens), cette page du récent livre d’Anne Wiazemski, Une Année studieuse, Gallimard, 2012. Voir aussi : Jean-Luc Godard au Verger d’Urbain V. Samedi 14 janvier 2012, 23h59.

Le démantèlement du Forum des halles



Mardi 10 janvier 2012, 15h30, Paris, rue Rambuteau, Forum des Halles. Il ne reste plus grand-chose des parapluies de Jean Willerval qui avaient marqué l’achèvement, en 1979, du réaménagement des halles en forum par les architectes Claude Vasconi et Georges Pencréac’h, après la destruction, au cours de l’été 1971 et jusqu’en 1973, des 12 pavillons de fonte, de fer et de verre construits sur les plans de Victor Baltard à partir de 1854. Je dois avoir des photos, mais je ne sais pas où elles sont. Le projet retenu pour les remplacer est celui des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti, avec l’entreprise Vinci : un immense abri, la canopée (terme popularisé par le botaniste Francis Hallé après ses explorations de la couche supérieure de certaines forêts tropicales) rend grâce symboliquement à la protection de la nature mais n’est pas nécessairement adapté pour désigner ce qui se passera en dessous (une espèce de nuit peuplée de serpents, d’araignées et de rats) alors que la rénovation vise la sécurité des transports et des commerces. On n’a pas aimé la démolition des Pavillons, on n’a pas aimé le Forum. La question se pose : aimera-t-on la Canopée ?


C’est écrit dessus, il s’agit non pas d’une destruction, d’une démolition, d’un démontage. Ni même d’une déconstruction (le mot est employé quand il s’agit de faire propre et de récupérer des matériaux). C’est un démantèlement prudent (la vente et la circulation continuent, il y a eu un incident dans le magasin H&M).


La destruction des pavillons Baltard en 1971. Photo ©Jean-Claude Gautrand.

 

 

Dossier : Sori Yanagi (1915-2011)


La presse française n’a pas mentionné, me semble-t-il, la mort de Sori Yanagi (柳宗理) le 25 décembre dernier. Je l’apprends en écoutant l’émission d’architecture de François Chaslin sur France culture, ce dimanche 8 janvier 2012. Au milieu des années 90, L. avait fait acheter pour le département d’arts plastiques de Paris 8, des tabourets Elephant (1954) — encore fabriqués en résine de polyester armée de fibre de verre. Je connaissais son nom et certains de ses objets (le tabouret Butterfly, une célèbre théière, etc.) quand, en octobre 2000, ayant donné un entretien pour la télévision NHK, j’ai reçu en cadeau un écrin de 10 couverts Yanagi « de luxe » — avec manches en bois. Je remarquais alors des objets de lui un peu partout au Japon (une bouilloire, des ustensiles, des couverts, des tasses). J’ai vu, en 2001, au grand magasin Parco d’Osaka, une tasse de porcelaine fine bone china (1990) de taille moyenne, fabriquée par Nikko à Kanazawa. C’était La Tasse par excellence. J’en ai acheté une pour le 88e anniversaire de mon père. En 2002, j’ai acheté des couverts pour tous les jours. En novembre 2003, à Tokyo, L. et moi avons acheté d’autres tasses blanches, et des petites aussi. En février 2011, visitant le Mingei Kan (musée d’art populaire à Tokyo) fondé par le philosophe Soetsu Yanagi, le père de Sori Yanagi, j’ai choisi de rapporter une assiette en céramique noire et verte qui est un classique des emprunts de Sori Yanagi aux arts traditionnels populaires.

Voici donc le dossier de jlggbblog propose en hommage à ce grand designer.


Extrait de l’émission Métropolitains de François Chaslin consacré à Sori Yanagi le 8 janvier 2012, cliquer ici : Yanagi-Chaslin-2012


Sori Yanagi Design en Europe


« Une assiette à deux couleurs d’émaux juxtaposées de Sori Yanagi »


« Mingeikan »


« L’esprit Mingei au Japon »


« Super Normal »


Vidéo du 19 janvier 2007, mise en ligne à l’occasion de l’exposition Sori Yanagi au Musée national d’art moderne de Tokyo.

Sur les sites Domus, ou Designboom, on trouve ce témoignage de Jasper Morrison :

Jasper Morrison has sent us a tribute to sori yanagi, a key figure in the reconciliation among craft and industry who died on dec. 25, 2011. Over the course of a career that spanned more than 60 years, Yanagi created a vast array of industrial objects for a quotidian use with an emphasis on simplicity, practicality and natural beauty.

Sori Yanagi, the japanese designer famous for his butterfly stool, made from two identical plywood mouldings, has died in Tokyo aged 96. His career spanned a period which saw the birth of post war japan’s industrialisation and it’s relatively recent surrender to Korea and China as factory floors for the world’s electronic goods.

Yanagi was born in Tokyo in 1915 and grew up in the Japanese equivalent of an arts and crafts house across the street from the Mingei Kan (japanese crafts museum) which his father Soetsu established together with the ceramicists Shoji Hamada and Kanjiro Kawai. Their understanding of korean and japanese folk art was based on an intuitive appreciation of the beauty of things made unselfconsciously, and the discussions which their discoveries provoked, led to a cultural awakening in pre-war japan which had long been absent.

The inadequacy of industrial production and the importance and superiority of objects made by hand for unpretencious everyday purposes was a constant theme of his father’s essays and looking at the hundreds of everyday objects which resulted from yanagi’s six decade design career, from manhole covers to tea cups and drinking water fountains, it seems the message was well received, each one of them having about it all the spirit an object needs to overcome the orphan-like disadvantages of an industrial birth.

His students days were marked by the teaching of Charlotte Perriand, the french designer responsible for most of the furniture attributed to Le Corbusier, who travelled to japan in the 1940’s on a government grant with a mission to inspire young Japanese designers. In 1957 he travelled to Milan, then in its hey day as the design capital of the world, for the 11th Milan triennale where he exhibited his butterfly stool. Back in Tokyo his design office finally settled in the studio where he was to continue working for the last 4 decades of his career.

I was lucky enough to visit Sori Yanagi’s studio, a half submerged day-lit cube in a modernist building of the 1970’s. The room was no bigger than 40 square metres, and manouvreability limited to narrow passages between islands of models, books and industrial samples. at the time, assistants were busy modelling saucepan handles, while I took in the atmosphere. It was evident that for sori yanagi a design needed to be modelled, in the original sense of the word, before it could be drawn up for production.

In recent years his kitchenware designs have attracted something of a cult following, appreciated for there usefulness as much as their beauty. It seems probable that sori yanagi spent his life trying to invent a future for his father’s appreciation of things, reconciling the two worlds of craft and industry by adapting the benefits of the handmade with the advantages of industrial production, with a mind and an eye trained from an early age to know how to do it.

His recent decline in health combined with a certain lack of attention from Europe’s design media and institutions, denied the west the retrospective exhibition and magazine coverage he deserved. Though he rarely made public appearances in later years, in 2006 he attended an exhibition curated by Naoto Fukasawa and myself called Super Normal, which featured a number of his pieces.

Wandering among the exhibits he stopped to appreciate some of them, finally settling on a salad bowl with combined strainer that he had designed several years earlier « it’s beautiful, who did it? » he asked with a slight smile and twinkling eyes.


Sori Yanagi’s salad bowl with combined strainer.

Le geste pour saisir le signal d’alarme


Vendredi 6 janvier 2012, 14h30, visite de l’exposition du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris : Walter Benjamin. Archives (belle scénographie).
Reproduction : Walter Benjamin, « écrits et fiches, 2.10 », du livre Walter Benjamin. Archives, Klincksieck, 2011. Transcription : « Marx sagt, die Revolutionen sind die Lokomotiven der Weltgeschichte. Aber vielleicht ist dem gänzlich anders. Vielleicht sind die Revolutionen der Griff des in diesem Zuge reisenden Menschengeschlechts nach der Notbremse. » Traduction : « Marx dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire. Mais peut-être en va-t-il tout autrement. Peut-être les révolutions sont-elles le geste de l’espèce humaine voyageant dans ce train pour saisir le signal d’alarme. » Walter Benjamin, vers 1940 (belle écriture).

L’enceinte de Philippe-Auguste et des élèves du lycée Charlemagne


Vendredi 6 janvier 2012, 13h47, devant le lycée Charlemagne, 14 rue Charlemagne, Paris 4e, du côté de l’enceinte de Philippe-Auguste — qui ressort particulièrement dans la lumière aujourd’hui. Pour une fois, la photo n’est pas un décor vide.
Autre chose : comme avec les arbres du Luxembourg d’il y a quelques jours, on teste un « faux Rolleiflex », une manière de faire des photos carrées par l’addition (logiciel Double Take) de deux photos format 4 x 3 prises avec le GR IV. Une façon de retrouver le grand style de l’époque où la photographie cherchait à inscrire véritablement le réel de façon auto-ordonnée (pour faire court : Doisneau plutôt que Cartier-Bresson). Je m’explique : ce qui est intéressant dans une image comme ça, c’est qu’on puisse voir, dans une même perspective, aussi bien les bâtiments se détacher sur le ciel que la façon dont de jeunes personnes font fonctionner leurs choix de chaussures dans leur milieu. Il faut donc le haut ET le bas.

La forêt replantée il y a dix ans


Lundi 2 janvier 2012, 15h45, derniers rayons de soleil sur le Jardin du Luxembourg. Juste après, il va y avoir une forte pluie subite et un arc-en-ciel sur l’Odéon. La tempête du 26 décembre 1999 avait abattu une quarantaine de marronniers datant de la fin du XIXe siècle. Nous appelions cet endroit la forêt, car l’ombre y était fraîche. Dans les années 2001 et 2002, de nouveaux arbres ont été plantés.

20 décembre, je me souviens du Rhône


Mardi 20 décembre 2011, 7h50, Genève, hôtel des Tourelles, 3e étage, le pont de La Coulouvrenière. Ce matin, je vois le Rhône et je me souviens. Du Rhône à Arles, c’était dans la période Clergue (et pourquoi pas Picasso et Renoir), en 1966. À Avignon, depuis l’auberge de jeunesse de l’île de la Barthelasse surtout, en 1967, dans l’épisode Godard (voir : http://jlggb.net/blog2/?p=6783). À Bourg Saint-Andéol, le long des vieilles pierres, bien avant Madame de Larnage. À Donzère, détourné par le barrage qui m’a valu une très bonne note au brevet : incollable sur la Compagnie du Rhône et le canal de Donzère-Mondragon, l’usine hydroélectrique Blondel. À Loriol où je suis né, là où s’y jette la Drôme. À Valence, pour les lônes, ces bras morts du fleuve, terrain du cross-country de cauchemar (voir : http://jlggb.net/blog2/?p=3108); pour ses crues affolantes et pour sa mise à l’écart et sa domestication malheureuses (les barrages encore, l’autoroute); pour les Fêtes du Rhône et une première vision d’« étrangers » qui lançaient très haut un drapeau (le drapeau suisse, carré). À Tournon, sous le pont suspendu de Seguin. À Lyon, dans le plus triste brouillard, durant l’hiver 1962-1963. Dans la vue de la Chautagne, qu’on n’avait pas tout de suite perçue comme appartenant à la vallée du Rhône (voir : http://jlggb.net/blog2/?p=5873). À Genève donc, mais selon une idée abstraite, une leçon de géographie. Récemment, le 19 juillet 2009, à sa source, dans notre remontée épique vers Sils Maria (voir : http://jlggb.net/blog/?p=4368). En supplément, cette exclamation, rapportée par mon père, d’un élève drômois montrant la Seine depuis la Tour Eiffel : « Vai le Rhône ! comme il est petit ! ».

Sur mon étagère : machine de capture, machine de mémoire



Dimanche 11 décembre 2011, 23h, Paris. Sur mon étagère, il y a, depuis des années, un appareil photo que j’ai emprunté à Frank Popper. C’était en 1983, nous préparions l’exposition Electra pour le Musée d’art moderne de la Ville. F.P. m’avait demandé de chercher et de classer des photographies dans son bureau qui se trouvait sous les toits, quai des Grands Augustins. Il s’interrogeait sur une éventuelle pellicule qui se trouverait dans cet appareil étrange, petit, très lourd, nommé Robot, comportant un mouvement à ressort et un solide bouton pour le remonter. C’est que cet appareil peut capturer les images en rafales. Il y avait une pellicule mais elle ne donna rien. Aujourd’hui, Frank vient, avec Aline, nous rendre visite. La vue de l’objet lui dit quelque chose, mais il ne se souvient pas d’où il le tenait. Ce que l’on peut comprendre de cet appareil photo, c’est qu’il a rapport à la guerre, à l’aviation. L’objectif est un Schneider-Kreuznach Tele-Xenar f : 3,8 – F=7,5 cm. Le viseur présente un cache qui réduit le champ pour l’adapter au téléobjectif. La visée se fait ou bien par l’oculaire arrière ou bien par l’oculaire de côté. Les négatifs font 22 mm de large sur 23 mm de haut. Ici, l’inscription gravée sur les appareils Robot II F embarqués, « Luftwaffen-Eigentum » (Propriété de l’Armée de l’air — voir un document trouvé sur Internet), a été grattée. Il y a un numéro à l’intérieur, qui est en bakélite : F 55783-5. Car on peut apprendre qu’un tel appareil — qui gagna un Grand Prix à l’Exposition universelle de Paris en 1937 — fut fabriqué à 20 000 exemplaires (voir le site consacré à l’histoire du modèle Robot : http://www.robot-camera.de/ROBOT_Historie/robot_historie.html) pour équiper les avions allemands engagés dans la guerre, et notamment ceux qui avaient pour cibles les villes et la population de Grande-Bretagne (http://www.robot-camera.de/ROBOT_Kameras/Robot_II/Robot_II_Luftwaffe/robot_ii_luftwaffe.html). C’est ici qu’il faut rappeler que F.P. a fui Tannwald, en Tchécoslovaquie, en juillet 1938 (il avait 20 ans), pour Londres où il a cherché et finalement obtenu un engagement volontaire dans la RAF, non pas comme Photointerpreter, comme il le souhaitait, mais comme Wireless Operator (lire son livre Réflexions sur l’exil, l’art et l’Europe, Klincksieck, 1999, pp.61-62 et l’article de jlggbblog du 22 mars 2009 : http://jlggb.net/blog/?p=1895). Frank Popper m’a dit, cet après-midi, qu’il souhaiterait écrire un curriculum vitæ, non pas l’énumération de tous ses articles, de toutes ses conférences, mais la suite de tous les instants qui ont marqué son existence, qui ont marqué sa mémoire. Je fais l’hypothèse que l’objet qui est sur mon étagère provient d’un avion tombé en Angleterre et récupéré par F.P.

Des archives : Orly, juillet 1962

Dimanche 4 décembre 2011. Photos numérisées à partir de diapositives prises en juillet 1962 à l’aéroport d’Orly (voir le texte ci-dessous). Appareil photographique : Exa II, objectifs de 50 mm et 135 mm, film Kodachrome.

Dimanche à Orly, une chanson de Gilbert Bécaud en témoigne, l’aéroport d’Orly est, au début des années soixante, un monument qui concurrence la Tour Eiffel. Cette terrasse, d’où l’on voit les avions, reçoit chaque année des millions de visiteurs qui ne sont pas des passagers. Alors que le bâtiment est perçu comme accomplissement de la modernité architecturale accompagnant la démocratisation des voyages en avion, il se révélera comme témoin du changement de paradigme qui voit passer de l’époque des énergies transformatrices à celle des technologies de la communication. Au demeurant, la Tour Eiffel aussi devait sensiblement changer de statut en passant du monument à la révolution industrielle à l’emblème de la diffusion rayonnante de la télévision.

Au cours de l’été 1962, je visitai Paris pour la deuxième fois. Si le premier voyage avait inclus Le Louvre et la Tour Eiffel, le point d’orgue du deuxième fut l’aéroport d’Orly. Je ne sais plus quelles circonstances firent que cette visite ait lieu à la nuit tombée. Mes photographies en témoignent. Et il est vrai que je tenais à faire ces images pour mémoire. La même année, la longue terrasse des visiteurs d’Orly donnait son titre au film de Chris Marker, La Jetée. L’adolescent que j’étais eu donc, une fois le film découvert, quelque temps après, de bonnes raisons d’entrer en résonance avec le « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par un souvenir d’enfance » qu’annonce son prologue. Le cinéma de La Jetée renonce au mouvement interne des images au bénéfice du pur montage, autrement dit à la mobilité spatiale pour atteindre une mobilité dans l’espace du temps. C’est le flux musical du texte du récitant qui articule la suite des images fixes. Film de science-fiction, La Jetée préfigure la « profondeur de temps » de Paul Virilio, comme son assertion : « Tout arrive désormais, sans qu’il soit nécessaire de partir. » (1) Lorsqu’il se remet en mouvement, l’homme court sur la jetée, vers l’image de la femme aimée, sous le regard du jeune garçon qu’il a été, vers sa propre mort.

« Fragments d’un film tourné en 1964 » est le sous-titre du film Une Femme mariée, de Jean-Luc Godard. Le film s’ouvre sur une suite de plans fixes, cadrant, en gros plan et sur fond blanc, des fragments des corps d’une femme et d’un homme. Cette suite sera reprise à la clôture du film, situant cette fois la femme et son amant dans un hôtel de l’aéroport d’Orly. Godard étire en longueur le moment, tout en refusant de lui donner la continuité d’une action. Vues en suspens, vues qui tendent vers l’immobilité. Elles contrastent avec les séquences qui précèdent, où l’héroïne court à travers Paris, tombe, saute d’un taxi à l’autre comme pour brouiller les pistes, retrouve son amant dans le cinéma permanent d’Orly, traverse les galeries de l’aéroport en se retournant sans cesse. Le mari est pilote, toujours parti. On le voit pour la première fois rejoignant sa femme et son enfant sur le tarmac, mot magnétique, site symbolique, qui n’est ni l’aéroport ni la piste, lieu des transitions instables, des retrouvailles, des négociations, des retours d’otages. En dépit de son aspect brutalement technique, le tarmac est en effet un théâtre de la parole, où toute relation s’inscrit dans le langage. On se rappelle la scène pivot de North by Northwest (Hitchcock, 1959), où le chef des services secrets révèle au héros, Thornhill alias Kaplan (Cary Grant), alors qu’ils marchent dans la nuit, sur le tarmac, vers leur avion, le rôle qu’il attend de lui, c’est-à-dire la trame entière d’un film qui enchaîne tous les moyens de transport. Nous, spectateurs, savons déjà l’essentiel, et peut-être nous laisse-t-on encore dans l’ignorance. Alors, nous n’entendons rien de cette conversation : elle est couverte par le bruit des moteurs, emportée par le vent des hélices. Dans la chambre de l’aéroport, on y revient, c’est la parole qui définitivement prend le relais du mouvement, c’est la langue, le texte. Lui est comédien. Il parle du théâtre par comparaison avec la vie. Il dit un passage de Bérénice. Ces personnages immobiles sont mobilisés par les codes du langage. C’est la voix encore qui situe la chambre dans l’aéroport, ces annonces du mouvement des vols au timbre si singulier qui imposèrent durablement l’imaginaire de l’aéroport moderne. Et son attractivité sensuelle probablement. On allait à Orly pour entendre cette voix féminine.

Le film Playtime, de Jacques Tati, 1967 débute et finit lui aussi à l’aéroport d’Orly. Il s’ouvre sur la vue générale, quasi axonométrique, d’un lieu indéterminé, énigmatique. C’est un vaste hall moderniste et gris. Quelques stéréotypes de personnages, aperçus rapidement, évoquent un asile, un hôpital. Puis, à la faveur d’un élargissement imperceptible du cadre, des éléments de signalétique apparaissent, qui apparentent le décor à une aérogare. On entend les fameuses annonces. Le ton monte, l’espace s’anime, on revoit les mêmes personnages, ensemble, dans leur fonction révélée, jusqu’au débarquement d’un groupe de touristes. Dans une séquence suivante, un espace comparable est celui d’un monde de bureaux, interminable, désert. Le personnage joué par Tati a un rendez-vous. Pour trouver son interlocuteur, un gardien va appliquer toute une procédure sur un tableau de boutons électriques. Et l’on peut rappeler ici le tableau lumineux en forme de plan qui, dans le film de Godard, indique les places occupées à l’entrée de la salle de cinéma d’Orly.

La Tour Eiffel, selon Roland Barthes, dans un texte célèbre contemporain de ces trois films, est l’instrument qui pousse à une activité, qui donne à lire, à déchiffrer (2) l’espace urbain perçu comme panorama. Mais déjà, à l’inverse, le dispositif de l’aéroport fait de ceux qu’il attire par la promesse du spectacle de la mobilité, les objets d’une lecture, d’un décryptage, d’une inscription dans un réseau de circulation, où, paradoxalement, ils subissent une forme d’immobilité.
Après un demi-siècle, je suis devenu un habitué des long-courriers. J’ai vu, du ciel, des paysages formidables en Iran, en Sibérie ou au Groenland. Il m’est arrivé, pour passer le temps, de regarder des films. Mais j’ai désormais le goût d’une image qui atteste du voyage : l’écran que chaque passager a sous les yeux, qui affiche les données du vol et surtout la position de l’avion sur des cartes. À l’époque de ce qu’on peut nommer la dictature du temps réel, car ce « temps réel » nous impose globalement une actualité qui ne nous concerne pas, voilà au moins une situation qui m’implique individuellement. C’est une situation de lecture : Durée de vol restante : 7:02; Heure d’atterrissage : 16:37; Distance restante : 5817 km; Oulan-Bator; Novosibirsk; Yekaterinburg; Arkhangel’sk; St Petersburg; Helsinki; Uppsala; etc.

1. Paul Virilio, L’Inertie polaire, Bourgois, 1990, p. 180.
2. Roland Barthes, La Tour Eiffel, Delpire, 1964, pp. 38-43

Extrait de « Les immobiles », texte à paraître dans Habiter les aéroports, Métis-Presses, Genève, 2012.
Voir « Les immobiles », jlggbblog décembre 2007 : http://jlggb.net/blog/?p=95



Chris Marker, La Jetée, 1962. Voir jlggbblog « La Jetée (Tokyo) » : http://jlggb.net/blog/?p=100

Jean-Luc Godard, Une Femme mariée, 1964, Bernard Noël, Macha Méril, photographie par Raoul Coutard.
Voir jlggbblog2, le Printemps Nation : http://jlggb.net/blog2/?p=5812

Jacques Tati, Playtime, 1967, Jean Badal, Andréas Winding, directeurs de la photographie.