Vol par astuce




Lundi 23 avril 2012, 22h25 et après, gare Cornavin, Genève. Descendant du train de Paris, lorsque je suis arrivé vers la sortie de la gare, un homme m’a interpellé dans une langue que je n’ai pas comprise, pour me proposer un mouchoir en me faisant signe de nettoyer dans le dos. Il y a un mois, arrivant par le même train, c’était Masaki F. qui s’était fait asperger, sans réagir outre mesure, d’un liquide gluant et blanchâtre. J’ai donc perçu une embrouille et j’ai changé de chemin, prenant l’escalator vers la galerie qui est sous la place Cornavin. Là, j’ai vu trois policiers, ce qui m’a rassuré. J’ai voulu voir ce que j’avais dans le dos. Je me suis plaqué, avec ma valise lourdement chargée de matériel, mon sac d’ordinateurs et de iPads, mon sac en bandoulière, contre une vitrine. J’ai posé mon petit sac à bandoulière (Porter, de Tokyo) pour quitter mon anorak et j’ai vu qu’il est largement enduit d’une substance marron dégoûtante, quelque chose comme du chocolat fondu. Là-dessus, l’homme revient et je lui montre la veste. Il me montre le plafond. Trois dames sont juste à côté mais les policiers sont loins. Elles me disent : « ils ont pris le sac ! ». Un deuxième homme que je n’ai pas vu du tout vient en effet de me voler le sac de mes papiers, de mes cartes, de mes lunettes, de mon super appareil photo (le Ricoh GR IV dont je suis très fier, le même que Moriyama Daido et Ai Weiwei, acheté à Taiwan). Après avoir porté plainte à la Gendarmerie des Paquis, rue de Berne (l’expression officielle est : vol par astuce), je suis retourné sur les lieux et j’ai fait deux photos (au iPhone) où l’on voit le mouchoir du crime. Puis une autre depuis l’hôtel Bernina où l’on voit la place où j’ai tenté de courir après le voleur (pendant que les trois dames gardaient ma valise).

It shakes !


Mardi 20 mars 2012, 20h, Genève, pont du Mont-Blanc. Masaki, mon collègue de Tokyo, m’a accompagné à Genève pour une rencontre avec CB au Mamco, où il a été question du livre que nous préparons. Ce soir, c’est DP qui nous invite au restaurant Les Voyageurs, aux Eaux vives. Masaki n’est pas venu à Genève depuis sept ans (c’était pour le projet Landing Home). Aujourd’hui, il me demande : « Qu’est-ce qui a changé à Genève ? ». Ma réponse : « Rien ». Mais, au fait, si : « Pourquoi a-t-on mis une gare de tramway sur l’Île Rousseau ? ». Je dis que c’est en effet consternant. Là-dessus : « It shakes ! », me dit-il d’une voix faussement inquiète. Le pont du Mont-Blanc oscille tellement, verticalement, que nous titubons en pensant : « Earthquake ».
Voir : « L’île Rousseau rénovée », https://jlggb.net/blog3/?p=917

Je suis toujours trop jeune et trop vieux




Dimanche 19 février 2012, 16h-17h20, théâtre des Bouffes du Nord, 37bis boulevard de la Chapelle, Paris 10e. C’est la dernière de la reprise du « concert scénique » de Heiner Goebbels, Max Black (créé en 1998), avec le génial André Wilms qui dit un agencement de textes de Paul Valéry, de Georg Christoph Lichtenberg, de Ludwig Wittgenstein (professeur de Max Black à Cambridge) et de Max Black lui-même, philosophe et mathématicien (1909-1988). Chaque geste, chaque déplacement, est un événement sonore et, le plus souvent, lumineux : ampoules, projecteurs, flammes, feux d’artifice (pyrotechnie par Pierre-Alain Hubert). Ça parle de logique et de jeux de langage. C’est extrêmement réjouissant. On n’a pas le droit de photographier et de filmer pendant le spectacle. Je note cette phrase, dite par l’interrupteur de la lampe de bureau : « Je suis toujours trop jeune et trop vieux ». Je me souviens avoir été, dans ma jeunesse, photographe de théâtre (photo du milieu). Au début, André Wilms est sur scène alors que le public s’installe (ce sera plein, on verra bientôt, au 4e rang du parterre, l’ancien maître du lieu, Peter Brook, chemise turquoise et pull sombre sur les épaules, photo du haut) et, à la fin, le public reste, fasciné par la lumière et par les machines-instruments (photo du bas).

À lire :
« André Wilms n’aime pas les fleuves tranquilles », par Fabienne Darge
Article du Monde, 17 février 2012 Continuer la lecture de Je suis toujours trop jeune et trop vieux

Un film expérimental d’enquête et de science-fiction


Mardi 7 février 2012, 19h30, Gaîté Lyrique, Paris. Projection du film (documentaire expérimental, France, 2011, 45mn) Cyborgs dans la brume de Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin. À partir d’une enquête prolongée dans la rue Charles Michels à Saint-Denis, où se trouvent à la fois les restes d’une première villa en béton construite par Coignet en 1852, une usine de farine animale, des data-centers, un immeuble occupé par des églises évangélistes, etc., le film établit des rapprochements entre la fabrication de granulés et la fragmentation extrême du travail selon le principe du Mechanical Turk. Il imagine un laboratoire de « Lutte contre l’Obsolescence Programmée de l’Homme » qui serait fondé ici.

Remarque : c’est la première fois — et je m’en réjouis — que j’assiste à une projection et à un débat dans cette petite salle de la Gaîté lyrique que j’avais demandée avec insistance au moment où nous tracions, pour la Ville de Paris, le programme de reconstruction de ce théâtre (2001-2005).

Un film en train de se faire


Vendredi 3 février 2012, 18h30, librairie Compagnie, rue des Écoles, Paris 5e. Signature par Anne Wiazemski de son livre Une Année studieuse, Gallimard, 2012. Il y a dans la queue d’anciennes condisciples de la fac de Nanterre, deux représentantes des fans japonaises de Godard, un ancien ministre communiste avec une écharpe mauve.



« Un film en train de se faire », c’est l’une des phrases qui s’affichent dans La Chinoise. Il faut comprendre que 45 ans plus tard, il reste en train de se faire, tant il est ouvert aux interprétations et aux suites. Revoyant le film de Godard pour l’occasion (un DVD médiocre acheté au japon il y a 10 ans, les deux photos de l’écran de télévision ci-dessus), je trouve qu’il a plutôt bien vieilli. On a dit qu’il était prémonitoire de l’après 68. C’est en partie vrai. Il annonce ce qui était en train d’arriver à Godard comme à beaucoup de (jeunes) intellectuels de ce temps-là. Mais on en mesure aujourd’hui l’ironie mélancolique et critique à la fois. Plus encore que Les Carabiniers ou que Deux ou trois choses que je sais d’elle, il est le manifeste d’un théâtre-cinéma inspiré par Brecht. D’ailleurs, s’il se réfère à la Chine, c’est peut-être d’abord à son opéra traditionnel, celui de Mei Lanfang découvert par Brecht à Moscou en 1935, et dont la Chine de 1967 s’était totalement écartée. Ou bien, de la Chine pop, il tire à lui le pop. Parmi les techniques d’interruption de l’illusion et de décentrement, il y a ces instants que j’affectionne, où l’on voit la caméra et son opérateur Raoul Coutard. Il faut dire qu’il me fut donné, dans le sillage de mes amis JB et MS, d’entrapercevoir l’appartement de la rue de Miromesnil transformé modestement en plateau de tournage. Anne Wiazemski dit que pour en faire un livre, elle a pris dans la vie passée tout comme Godard avait pris dans sa vie à elle pour en faire un film. Le charme du livre, et la poésie du film, c’est quand ce qu’on connaît comme réel s’offre simultanément sous l’angle de la fiction.

Une soirée mondaine au cœur de Paris


Mardi 31 janvier 2012, 20h-23h, 5e étage du Centre Pompidou. En dépit de ce que dit, à deux reprises, Jean-Pierre Elkabbach, nous sommes au restaurant Le Georges, géré par Costes, et non pas les hôtes du Centre Pompidou et de son président, « mon ami Alain Seban ». Mais je me trompe, car nous aurons droit à l’exposition Danser sa vie. Toujours est-il que c’est la Fondation Lagardère qui invite, pour la remise de ses bourses à de jeunes créateurs. Pierre Lescure, Edmonde Charles-Roux, Jean-Marie Colombani, la gauche, le centre, etc. On est dans la télé. Il est question du Pôle emploi et de la façon d’en sortir par l’« excellence » et la « détermination ». Il y a quelques beautiful people, héros cités en exemple, comme Sarah Ourahmoune, championne du monde de boxe anglaise, membre du Boxing Beats d’Aubervilliers, étudiante à Sciences Po. Mais je ne peux photographier personne, ni le champagne, ni les excellents petits-fours salés puis sucrés. Quelques conversations sympathiques et de circonstance. Moins de monde, beaucoup moins de luxe qu’il y a quelques années. C’est la crise.

Les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu




Samedi 21 janvier 2012, 15h, Chambéry, Les Charmettes. Dans la maison, où peut-être aujourd’hui encore, il n’y a pas d’électricité, cette porte en trompe-l’œil. Dans l’annexe dédiée aux expositions, cette chaise scolaire type Mullca 510 (voir : http://jlggb.net/blog/?p=380) qui reste à coup sûr de notre exposition d’il y a maintenant près de dix ans, ici même : Moments de Jean-Jacques Rousseau. Et ce panneau, inauguré hier matin par le ministre de la culture : un nouveau label « Maison des illustres », certainement une bonne nouvelle pour Les Charmettes, mais cette citation, qu’il conviendrait de compléter, sinon c’est un contresens :

Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu.
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre VI.