Le mémoratif réflexe


Mercredi 7 mars 2012, 15h28. Dans le tgv, je me réveille, je sors l’appareil et je déclenche. Pour une fois, je parlerai d’instant et non de moment. Ce repère du paysage Rousseau (la cascade de Couz, près de Chambéry) est désormais inscrit et agit en réflexe. Il faut dire qu’il a été réactivé quelques jours plus tôt par la découverte d’une carte postale (envoyée en 1903). Il n’y a rien de plus profondément mémoratif qu’une chute d’eau. Duchamp le savait lorsqu’il a pris une vue de Chexbres (non loin de Vevey) pour la mettre dans Étant donnés… Et l’on sait (c’est L. qui l’a retenu de Éphémérides, catalogue de la rétrospective Duchamp à Venise, Jennifer Cough-Copper, 1993) que Duchamp avait Rousseau en tête pour imaginer une cascade, ce qui nous valut, en 1996-1997, d’aller non seulement à Couz, mais à Chexbres — et à Môtiers (pour Moments de Jean-Jacques Rousseau).

Robert Doisneau : La queue de l’Hôtel de ville


Samedi 3 mars 2012, 13h30, rue de Rivoli, Paris, 4e, Hôtel de ville. Devant l’entrée de l’exposition (gratuite) des photos de Robert Doisneau sur les Halles de Paris (pas vue), une queue de 250 mètres. On dit qu’aujourd’hui on ne peut plus photographier les gens dans la rue. Ce n’est pas si sûr, encore faut-il essayer. D’une certaine façon, si les personnes trouvent normal ici qu’on les photographie, c’est qu’elles s’inscrivent dans le groupe et le lieu normal des visiteurs de l’exposition. On peut alors dire qu’elles sont « mises en scène » par Doisneau lui-même, selon son habitude. Doisneau ne « chasse » pas ses sujets, il attend, il fait en sorte que les personnages entrent dans son cadre, dans son décor. J’ai souvent remarqué que, contrairement aux apparences et aux idées reçues, Doisneau est le photographe des lieux avant d’être celui des personnes.


Robert Doisneau, Le Baiser de l’Hôtel de ville, 1950. La plus célèbre de ses photos, qui fut l’occasion de comprendre qu’il n’était pas le photographe de l’instantané volé qu’on disait. [dr]

Des archives : Doisneau 1/4




Lundi 14 février 2012. Cette année est le centenaire de Doisneau. Des archives : photographies inédites dans leur cadrage original. 1981, une idée nous est venue : monter une exposition des photographies de Robert Doisneau en Chine. Yann Pavie, qui a travaillé au Musée d’art moderne de la ville de Paris à l’exposition de Doisneau « Les Passants qui passent », du 11 juin au 2 septembre 1978, puis l’a montrée à la Maison de la culture de Grenoble, du 26 septembre au 16 novembre 1980, organise un rendez-vous au 46 place Jules Ferry à Montrouge dans le courant du mois de juin 1981. On verra dans de prochains billets comment les choses vont se passer. Photos ©jlggb 1981.

Des archives/De la bibliothèque : une année studieuse


Des archives : photographies inédites (ou non) dans leur cadrage original, Avignon 1967, suite. Maurice Béjart au Verger d’Urbain V au tout début août 1967. Photo ©jlggb 1967. Cette photo sera publiée dans le carnet-programme N°1 de la Maison de la culture de Grenoble pour son inauguration en février 1968. En juillet et août 1967, je photographie plusieurs spectacles et leurs répétitions. Les Ballets du XXe siècle de Béjart créent Messe pour le temps présent.


Interview de Maurice Béjart à propos de Messe pour le temps présent. Journal télévisé du 4 août 1967. 3mn 10s. Archives INA. (J’assistais à cette répétition.)



Reliant Béjart et Godard (et quelques moments dont je me souviens), cette page du récent livre d’Anne Wiazemski, Une Année studieuse, Gallimard, 2012. Voir aussi : Jean-Luc Godard au Verger d’Urbain V. Samedi 14 janvier 2012, 23h59.

Le jeune chat qui dort à moitié


Jeudi 12 janvier 2012, 13h50. Situation inédite au 93bis, il y a un chat qui peut monter officiellement dans les chambres. Son nom est Onyx, il a deux mois. Presque impossible à photographier, il bouge trop. Ou plutôt, les appareils numériques sont trop lents à la détente. Ici, il dort à moitié.

L’enceinte de Philippe-Auguste et des élèves du lycée Charlemagne


Vendredi 6 janvier 2012, 13h47, devant le lycée Charlemagne, 14 rue Charlemagne, Paris 4e, du côté de l’enceinte de Philippe-Auguste — qui ressort particulièrement dans la lumière aujourd’hui. Pour une fois, la photo n’est pas un décor vide.
Autre chose : comme avec les arbres du Luxembourg d’il y a quelques jours, on teste un « faux Rolleiflex », une manière de faire des photos carrées par l’addition (logiciel Double Take) de deux photos format 4 x 3 prises avec le GR IV. Une façon de retrouver le grand style de l’époque où la photographie cherchait à inscrire véritablement le réel de façon auto-ordonnée (pour faire court : Doisneau plutôt que Cartier-Bresson). Je m’explique : ce qui est intéressant dans une image comme ça, c’est qu’on puisse voir, dans une même perspective, aussi bien les bâtiments se détacher sur le ciel que la façon dont de jeunes personnes font fonctionner leurs choix de chaussures dans leur milieu. Il faut donc le haut ET le bas.

Autoportraits de Munch


Edvard Munch, Autoportrait devant La Mort de Marat, 1930, épreuve gélatino argentique d’après le négatif original, Munch-museet, Oslo. Détail.




Edvard Munch, Dessins d’illusions d’optique, aquarelle et pastel sur papier, Munch-museet, Oslo. Détails.

Samedi 31 décembre 2011, 13h-15h, Centre Pompidou, exposition Edvard Munch, l’œil moderne. À l’âge de 67 ans, en 1930, Munch connaît une altération de son œil droit. Des dessins restituent ce que voit cet œil malade et sont donc des manières d’autoportraits. C’est une situation étonnante, où l’instrument du regard devient son propre objet.

Edvard Munch, photographie et peinture


Edvard Munch, Rosa Meissner à l’hôtel Rohn à Warnemünde, 1907, épreuve gélationo-argentique, Munch-museet, Oslo.


Edvard Munch, Femme nue en pleurs, 1930, crayon gras sur papier, Munch-museet, Oslo.


Edvard Munch, Femme en pleurs, 1907-1909, huile sur toile, collection Stenersen, Bergen Kunstmuseum, Norvège.


Détail de cette première peinture.


Edvard Munch, Femme en pleurs, 1907, huile et pastel sur toile, Munch-museet, Oslo.

Samedi 31 décembre 2011, 13h-15h, Centre Pompidou, exposition Edvard Munch, l’œil moderne. Clément Chéroux, commissaire de l’exposition, dit dans un entretien filmé : « C’est un motif dont on ne sait pas à vrai dire ce qu’il représente. Est-ce un souvenir d’enfance, une scène primitive, un souvenir érotique ? Ou bien est-ce une sorte d’archétype de lamentation ? » On a parlé d’une allusion à la scène de l’Annonciation, ou encore d’une Ève chassée du Paradis. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’on a pu dire de la place de la photographie dans ce processus de la série d’une jeune femme nue debout, devant un lit, dans une chambre. En l’espace de quelques mois, six versions en peinture, un dessin, une photographie, des lithographies, et une sculpture. On a dit que la photographie ne précédait pas nécessairement les peintures. En photographe, il me semble pouvoir avancer que si. Quand l’on part d’une photographie, c’est pour s’en éloigner de plus en plus mais c’est aussi pour maintenir et déformer des indices singuliers. C’est le cas, je pense, de la position du modèle par rapport aux lignes du plafond et par rapport au lit, des ombres sous le bras gauche du modèle, de la posture de la tête, de la jambe gauche légèrement pliée, de l’absence des pieds conservée dans la première peinture. Si le modèle avait été photographié au cours de la pose pour un dessin ou une peinture, on n’aurait pas une telle prégnance du motif du papier peint. Le dessin est différent, mais il a été fait 23 ans plus tard. Mais peut-être faut-il trouver l’indice photographique dans le titre même de l’œuvre. Car, s’il existe un écart manifeste entre la photographie et la série des tableaux, c’est bien dans le passage d’une femme qui manifestement ne pleure pas à la figure effacée d’une femme que le titre nous désigne en pleurs. Le négatif a connu deux expositions — accidentellement ? L’image de la sœur de Rosa Meissner, Olga, peut passer inaperçue. Mais, dès qu’on s’y attache, on devine qu’elle s’essuie le visage, peut-être avec un mouchoir. Le titre viendrait alors de cette deuxième figure spectrale ? Autre chose encore : Munch a acheté en 1902 un appareil photo Eastman fournissant des négatifs de format 9×9 cm à tirer par contact. Ce peut être l’origine des formats carrés des premières peintures de la série. Enfin, on dit que seules deux de ses relativement nombreuses photos ont une parenté directe avec ses toiles. Cette parenté a tout d’une origine, au sens du matériau visuel que, précisément, on cherche dans une photographie.

Autre chose : on peut penser au film de Jacques Doillon, avec Dominique Laffin, La Femme qui pleure, 1978. Voir : « Captures » du 15 mars 2011 : http://jlggb.net/blog2/?p=4467 et « Signalétique », du 5 décembre 2009 : http://jlggb.net/blog2/?p=51.

Remarque : c’est une bonne chose que l’on puisse photographier désormais couramment dans les musées et les expositions. On peut craindre que les visiteurs photographient sans voir, là comme ailleurs. Mais il faut comprendre que c’est pour eux une manière de regarder, avec un certain investissement. Et puis les appareils et les logiciels permettent des reproductions « en amateur » plutôt convaincantes — bien qu’ici, je ne sois pas sûr des couleurs.

 

Sur mon étagère : une femme et un enfant en figurine


Mardi 27 décembre 2011, 0h50, Paris. Sur mon étagère, il y a, « depuis toujours », une figurine qui habitait un quai de gare ou un wagon d’un train mécanique ou électrique de la marque Hornby. Achetée au début des années 50, elle faisait partie d’une boîte Hornby de sujets en matière plastique qui reprenaient — on apprend cela aujourd’hui sur Internet de la part des nombreux nostalgiques et collectionneurs, ou encore des vendeurs sur e-Bay, de ma génération, qui croient posséder des trésors — des modèles précédents en aluminium que j’ai vus lors de ma récente visite de l’exposition du Grand Palais, « Des jouets et des hommes ». Autre chose : je m’étais efforcé, au cours d’une série de photos entreprise à Noël 1967 à Marseille et poursuivie jusque dans les années 80 et au-delà, sous le titre : Marseille, jamais que pour ça — voir : 31 décembre 2007, http://jlggb.net/blog/?p=177, de placer cette femme et cet enfant avec bagages, cette dame et ce garçon, cette mère et son fils, dans la photo d’une sculpture allégorique du grand escalier de la gare Saint-Charles où ma mère, ma sœur et moi avions été pris en photo par mon père en 1951, lors d’un premier voyage à Marseille, le premier grand déplacement en train. Remarque : l’image de la trotteuse du réveil indique que le temps de pose a été de 8 secondes.



Marseille, escalier de la gare Saint-Charles en 1951 et le 31 décembre 2007 (la figurine se trouve véritablement posée là, ce n’est pas un montage).