Aubervilliers, où es-tu ?


Mercredi 25 juillet 2012, 16h. En revenant de Saint-Denis en voiture, une visite de curiosité à ce centre commercial, récemment ouvert Porte d’Aubervilliers « au bord de l’eau » (une branche du canal de Saint-Denis), dans la nouvelle zone d’activité du Millénaire (« 300 entreprises et 12 000 salariés en moins de 10 ans »). Architecture de hangars, rien de nouveau, sauf peut-être dans le parking : une voix de synthèse (Alphaville) prononce automatiquement trois fois le numéro de votre emplacement.


Gentils enfants d’Aubervilliers, extrait du film d’Eli Lotar (1905-1969), 1946, avec un commentaire et trois chansons, mises en musique par Joseph Kosma, de Jacques Prévert.

Ambivalence


Jeudi 10 mai 2012, 15h, rue du Béarn, Paris, 3e. À tout prendre, le slogan « Sans espoir » serait-il négatif quand « Espoir » serait positif ? Les marques No-Logo, No-Design, No-Go-Voyages, etc, n’ont-elles pas fait fortune ces dernières années ?  Je viens de croiser Jack Lang sur le trottoir étroit de la rue du Pas de la Mule. Si l’on n’était pas à deux pas de la place des Vosges, on pourrait plus aisément apprécier l’esprit critique que portent les murs. On y voit bien entendu une allusion au « Hope » associé à un portrait d’Obama, image mondialement connue, issue du Street Art, produite par Shepard Fairey (Aka Obey. Voir les sites : http://obeygiant.com/archives et http://obeyclothing.com/propaganda/ — l’image d’Obama y est désormais absente à cause du procès lancé par Associated Press). Ses affiches, collages muraux, pochoirs, T-shirts, hésitent entre la citation parodique des formes de propagande (soviétique, chinoise, vietnamienne, etc.), les fausses, vraies-fausses et vraies causes, pour rejoindre une position explicitement commerciale aux antipodes de la « contre-culture ». Notre pochoir « No Hope » appartient à une histoire ambiguë qui bégaie : on voit mal les (jeunes) street-artistes parisiens (enfants de bobos ?), équipés de leur leçon bien apprise — « le médium, c’est le message » : de la liberté d’expression — se faire les propagandistes d’un « espoir hollandais ».

 
http://obeygiant.com/headlines/obama-or-bust

Rue de la Nouvelle Héloïse


Vendredi 4 mai 2012, 16h, à l’angle de la rue de la Nouvelle Héloïse et de la rue du Contrat social à Genève. Dans le quartier Saint-Jean, où neuf rues sont nommées en référence à Rousseau et à ses œuvres, un dispositif sur iPad permet de détecter la présence de ses livres dont les plaques de rues sont comme les couvertures (Rue des Confessions; Rue du Contrat social; Rue du Vicaire savoyard, Sentier du promeneur solitaire; Avenue du Devin du village; Rue d’Ermenonville; Avenue de Warens; Rond-point Jean-Jacques; Rue de la Nouvelle-Héloïse). L’image et la voix de la lectrice ou du lecteur sont retransmises à un deuxième iPad à quelque distance. Les performeuses et performeurs sont des élèves du collège Rousseau. Le projet est organisé par la Haute école d’art et de design. Pendant trois jours, il est basé à la galerie LiveInYourHead, dans le quartier « Rousseau ».
À ce moment là, le texte lu est :

Parmi les rochers de cette côte, j’ai trouvé, dans un abri solitaire, une petite esplanade d’où l’on découvre à plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se portèrent vers ce séjour chéri. Le premier jour je fis mille efforts pour y discerner votre demeure ; mais l’extrême éloignement les rendit vains, et je m’aperçus que mon imagination donnait le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le curé emprunter un télescope, avec lequel je vis ou crus voir votre maison ; et depuis ce temps je passe les jours entiers dans cet asile à contempler ces murs fortunés qui renferment la source de ma vie.
La Nouvelle Héloïse, Première partie, Lettre XXVI à Julie

Voir : « Des rues nommées Rousseau » du 8 mars 2011.

More than meets the eye


Jeudi 3 mai 2012, 16h, galerie LiveInYourHead, 4 rue du Beulet, Genève. Maurizio Nannucci, More than meets the eye, néon, 55 x 1000 cm, 2012. Maurizio Nannucci (Florence, 1939) est l’un des premiers artistes à avoir produit des textes en néon (1967), souvent à la demande d’architectes. Ses travaux concernent les relations entre diverses formes du langage dans les performances, les techniques d’impression, le son et la musique électronique, la vidéo et le livre d’artiste.
Cette pièce est exposée dans La Radio Siamo Noi, « un événement qui propose une plate-forme d’échange sur les médias auto-organisés, sur l’activisme dans les médias, sur la « magie radiophonique » et sur les pratiques artistiques qui leur sont attachées autour des années 70 en Italie, ainsi qu’une réflexion sur l’impact et les conséquences de cet ensemble de concepts innovants aujourd’hui. » Voir : http://www.laptopradio.org/LTRblog/

On a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens


Mardi 1er mai 2012, 16h40, boulevard Saint-Germain, place Maubert, Paris. Manifestation du 1er mai, le théâtre du Soleil.

« D’autres maux pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe, né comme eux de l’oisiveté et de la vanité des hommes. Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l’expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des États; mais après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs ne soient essentielles à la durée des empires, et que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes mœurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses; qu’il serve même si l’on veut à les multiplier : Que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d’être né de nos jours; et que deviendra la vertu, quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent.[…] On a de tout avec de l’argent hormis des mœurs et des citoyens. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts

French Food


Vendredi 27 avril 2012, 16h40, 49 rue Monge, Paris, 5e. On se demande pourquoi il faudrait annoncer « cuisine française » sur une brasserie qui se nomme Le Petit Panthéon, à côté des Arènes de Lutèce. Puisqu’il s’agit de faire goûter à la « soupe à l’oignon maison » et aux « escargots bourgogne », il est plus efficace d’inscrire « French Food ».

Nominalisme trivial


Mercredi 18 avril 2012, 18h20, à l’angle du boulevard Richard Lenoir et des rues Saint-Sabin et Breguet, Paris 11e. Ce qui est ainsi au carrefour de trois voies (le trivium) est jugé trivial. Et quand l’on résume des constatations par des étiquettes que l’on prend pour des idées générales, c’est du nominalisme.

Lu : où l’on comprend que Hollande, Oranda en japonais, signifie science et ouverture

Extrait de « Les marchands traduisent »,  deuxième « leçon de poétique » du livre de Yoko Tawada, Journal des jours tremblants (Verdier, 2012), pp. 47-48.

En qualité de traducteur, Kôgyû Yoshio* possédait la clé de la médecine et de la botanique européennes. Aujourd’hui encore, l’activité de traducteur est placée plus haut au Japon que dans bien d’autres pays, probablement parce que la science elle-même, qui était née avec la traduction du chinois, se poursuivit dans la traduction du néerlandais**. […] On ne disposait pas à l’époque du mot « Europe ». Ainsi la science venue d’Europe était-elle appelée science hollandaise, rangaku (le signe ran signifie « orchidée », mais c’était alors une abréviation de Oranda, « Hollande ») […] Jusque-là, au Japon, l’unique repère était la médecine chinoise, et découvrir que la médecine occidentale présentait une autre image du corps que la chinoise fut une surprise pour les médecins de l’époque. Sugita Genpaku, principal traducteur des Tables anatomiques, explique dans son essai Rangaku Koto Hajime (« Le début de la science hollandaise ») à quel point le travail de traduction et les premières dissections de cadavre lui ouvrirent, ainsi qu’à ses collègues, un monde nouveau. À cette époque, la dissection était un tabou plus fort encore que l’usage de l’alphabet latin. Le corps humain était une surface close parsemée d’idéogrammes chinois.

* Yoshio Kôgyû, 1724-1800, chirurgien de Nagasaki.
** Les Hollandais, seuls étrangers autorisés à commercer avec le Japon, sont cantonnés de 1641 à 1853 dans l’île artificielle de Deshima (出島), dans la baie de Nagasaki.

C’est maintenant !



Dimanche 15 avril 2012, 15h-17h30, esplanade du Château de Vincennes, Paris, 12e. Le ciel à 16h au-dessus de la foule — on parlera de 100 000 personnes, mais c’est en réalité beaucoup moins —, pendant le discours de François Hollande. Une demi-heure après la fin du meeting, François Hollande est ressorti de sa tente et parle aux personnes qui sont restées. On entend, hors champ : « Les sandwiches, c’est maintenant ! » — marqué comme tout le monde par le mot répété et écrit partout, un vendeur cherche à écouler ce qui lui reste. Je me souviens qu’en 1981, dans la révolution mitterrandienne, le slogan — ou le demi-concept — « ici et maintenant » était très couru. Il a fallu tout ce temps pour se débarrasser du « ici ». La prochaine fois, on évitera le « maintenant ».

Entendu : mōshiageru, 申し上げる, disparition du je

Yoko Tawada (traduction du japonais lors du dialogue avec Michel Deguy le 18 mars 2012 au Salon du livre, voir l’article précédent) dit :

« La singularité de la langue japonaise fait que, pour dire moi, il n’existe pas un seul mot mais une multitude de mots qui varient en fonction de la relation que l’on instaure avec la personne à qui l’on parle et qui change aussi en fonction des degrés de politesse que l’on va utiliser. Le je en japonais ne peut être conçu dans une expression que comme un mode de relation à l’autre et n’est pas du tout conçu comme quelque chose d’individuel, coupé du rapport à l’autre. »

« C’est très spécifique du japonais pour ce qui est de l’expression du sujet, ou de la subjectivité : l’un des mots que l’on peut utiliser, c’est watashi, qui correspond à je, mais, grammaticalement parlant, on n’est absolument pas obligé d’utiliser ce je comme sujet dans la phrase. En fonction du contexte de la phrase, le rapport entre moi et l’autre, ou les autres, va être exprimé par le recours à certaines formes verbales de politesse qui indiquent à quelle place on se situe par rapport aux autres. Même si on ne parle pas de soi, le je est déjà là dans le rapport à l’autre, en dehors de toute expression par un pronom personnel. »

« Je peux donner un exemple concret : pour dire « je vous parle », on ne va utiliser en japonais ni je, ni vous, on va utiliser le verbe mōshi, qui veut dire parler et un suffixe verbal, ageru, qui indique que l’on est dans une position inférieure et que l’on s’adresse à un supérieur. Dans cette forme verbale sont inclus déjà à la fois le je et le vous, et les rapports entre deux personnes. On pourrait dire, un peu abruptement, que je n’existe pas, que vous n’existe pas, que la seule entité qui existe est simplement le rapport entre moi et vous. »