En ligne


Mercredi 18 août 2021, 17h, 1 rue Jean-Jacques Rousseau, Genève. Elle est géométriquement rangée, les marchandises sont calibrées dans leurs formats et leurs couleurs, l’intérieur répète simplement la vitrine en l’augmentant, devant des murs uniformément faits de petits casiers à portes, hérités sans doute d’une mercerie. Choisir, acheter et payer donne le sentiment d’être « en ligne ». Le site https://www.parisserie.ch confirme bien ça : son nom est ridicule sauf qu’il pointe un comptoir virtuel qui mime une pâtisserie. On pointe la vitrine home page, on paie « sans contact », on fait livreur, on sort avec des boîtes cubiques individuelles qui sont des colis. Une preuve encore, ce show room est fermé le dimanche.

La mort 2.0


Mardi 17 août 2021, 17h30, rue Victor Hugo, Aix-les-Bains. Devant l’EHPAD « Résidence Tiers Temps », la fourgonnette nommée « Urgence décès 3012 prise en charge 24h/7J », dont il est dit (sur le site 3012) que ce numéro est « accessible gratuitement, pour apporter une solution immédiate et des réponses claires ». Le service est « 100% sécurisé » et « sans temps morts ». Choisir le marbre, les plaques et les décorations, fleurir la tombe, la nettoyer selon un calendrier à venir, tout cela se fait d’un simple clic.

Bracelets un peu fluo


Dimanche 15 août 2021, 19h07. Dans le Tgv qui vient de partir de Paris, il nous vient à l’idée d’une photo à mettre sur Instagram, et pourquoi pas sur Twitter. Mais une telle revendication du « tous responsables » pourrait nous mettre dans une forme inutile de polémique.

Deux innocents petits pots à lait


Samedi 14 août 2021, 13h, Paris. Deux pots à lait signés Arzberg, Bavière, figurent dans ce que je rassemble pour montrer les métadonnées des sucriers et crémiers de la deuxième moitié du XXe siècle. La marque de porcelaine Arzberg, souligne aujourd’hui, sur son site de vente, que le modèle Forme 1382 créé par Hermann Gretsch en 1931, « révolutionne le monde de la porcelaine au début des années 30 et reste l’une des porcelaines les plus vendues au monde pendant 80 ans ». Il est dit qu’en déclarant « sonder l’essence des choses » [Wesentliche der Dinge ergründen], Gretsch fixe le « principe directeur qui sera la raison de l’ascension d’une marque internationale de design de porcelaine. » En 1930, Gretsch, qui participe à l’essor d’objets fonctionnels, simples et sans décor, devient le directeur artistique de la manufacture Arzberg. En 1935, son appartenance au parti nazi le fait accéder à la direction du Deutscher Werkbund, association d’artistes, d’architectes, d’entrepreneurs et d’artisans, qui avait connu un tout autre visage. En 1936, il reçoit, pour le modèle 1382, la médaille d’or de la Triennale de Milan. Son design étant vu comme « intemporel », il affirme que « le peuple allemand a déverrouillé ses valeurs intérieures éternelles dans la lutte pour son droit à la vie. » Il va figurer sur la liste de ceux « qui bénéficient de la grâce de Dieu » [Gottbegnadeten-Liste] du régime hitlérien. Après 1945, il dirige le nouveau départ d’Arzberg jusqu’à sa mort en 1950, année où il est inclus dans l’exposition « Good Design » du Museum of Modern Art de New York, aux côtés de pièces de Marguerite Friedländer, très grande céramiste formée au Bauhaus, qui fut contrainte à l’exil dès 1933, vers les Pays-Bas puis les États-Unis. À l’occasion du centenaire du Bauhaus en 2019, l’exposition de Muji à Tokyo sur la blancheur de la porcelaine moderne, l’exposition « Porzellanwelten » du château de Leuchtenburg en Allemagne, montrent les pots dessinés par Hermann Gretsch parmi bien d’autres. Il a pu être objecté que le service Forme 1382 précédait en 1931 les normes du nazisme. Mais le service signé Gretsch Forme 1495 — ici au premier plan — prolonge en 1938 le même style.

35 siècles


Jeudi 12 août 2021, 15h, Musée du quai Branly, Paris, 7e. Atlas du gobelet : Céramique monochrome, Site d’El Manati, État du Veracruz, Mexique, vers 1600 av. notre ère. Cette superbe couleur orange était cachée car les récipients de ce type étaient recouverts d’engobe blanc.

De sarrasin


Lundi 9 août 2021, 21h20, rue Saint Roch, Paris, 1er. La spécialité du restaurant japonais est le soba, le sarrasin. Le dessert, un flan au thé de sarrasin, en a reçu quelques graines. Cette matrice de blé noir sera déchiffrée, moins facilement que le QR, quick response code, invention japonaise de 1994, mais elle dira quoi ?

Anne Imhof






Lundi 9 août, 17h — 19h, Palais de Tokyo, Paris, 16e. « Natures Mortes », la « carte blanche » à Anne Imhof — et à Eliza Douglas — détient l’immense ensemble des espaces par des cloisons de verre reprises d’un immeuble de bureaux détruit, des promontoires métalliques, des projections, des dessins et peintures, une trentaine d’artistes invités, et avant tout par une musique. Déversée par des haut-parleurs d’autant plus présents qu’ils peuvent circuler sur des rails du plafond, cette bande-son tient moins du cinéma que d’une chorégraphie dont nous nous découvrons, dans une exploration labyrinthique, les interprètes instinctifs.

Reprendre (Vie des objets. Ch. 100)



Dimanche 8 août 2021, 19h29, place de la Nation, Paris. Dans l’autobus 57, emprunté à la gare de Lyon, deux jeunes filles me proposent, avec insistance, par signes, une place assise. Je dis que je ne vais pas loin. Elles se lèvent et je m’assieds. L’une d’elles, un peu plus tard, s’assied de nouveau, à côté de moi. Je descends à Nation et je vois que mon sac est ouvert et que mon portefeuille manque. Alors que l’autobus repart, je frappe à la porte et le conducteur m’ouvre. Je vais rapidement vers les jeunes filles, je les regarde en prononçant nettement, dans mon masque : « Mon portefeuille ». Celle de la vitre s’écarte légèrement, l’objet noir est là sur le siège, elle me le tend. Je ne dis rien, je sors mon iPhone, je les prends en photo et en même temps j’appuie sur le bouton d’arrêt, je descends : expérience assez rare d’un « temps réel » où la réflexion, la perception et l’action se superposent exactement ; satisfaction d’une prise de vue « parfaitement cadrée ».