Le renom (Ch. 31)

fuga orrefors coupe
fuga orrefors ticket
Vendredi 5 décembre 2014, 22h, 93bis. Le feuilletage à la librairie du Centre Pompidou d’un livre Taschen consacré au design scandinave a remis un objet à l’esprit de celui qui l’avait acheté, le 17 août 1963, dans une boutique dédiée aux objets « design » du grand magasin Nordiska Kompaniet située au centre de Stockholm dans le parc Kungsträdgården, ici. Ce petit bol (90 mm x 50 mm) en verre rouge de la maison Orrefors, nommé Fuga — noms inscrits sur la base par un relief du verre — est de Sven Palmqvist (1906 — 1984), créateur de renom qui inventa, en 1954, une méthode consistant à centrifuger le verre en fusion à l’intérieur d’un moule. La série de coupes Fuga issue de ce procédé remporta une médaille d’or à la XIe triennale de Milan en 1957. Ce petit bol en verre rouge est resté à proximité de son acquéreur qui, à l’occasion de cette célébration, a retrouvé la facture de chez NK, où l’on peut voir que le prix en était de 5,75 couronnes, accompagné d’une autre coupe, bleue, plus basse, à 4,25 couronnes.

L’adoption (Ch. 30)

arrosoir londres aix
Dimanche 28 septembre 2014, 11h, Aix-les-Bains. Il y a maintenant 20 jours, la visite au Jasper Morrison Shop, Kingsland Road à Londres (http://jlggb.net/blog4/?p=1888), a été l’occasion d’adopter cet arrosoir bleu pour ce qu’il est visiblement, sans connaître son origine, qui l’a fabriqué, qui l’a dessiné. Mais en sachant qu’il a d’abord été adopté dans la famille Super Normal.

Le désir (Ch. 29)

poulet-pilon
Lundi 12 mai 2014, 19h, 93bis. Pilon de poulet rôti, j’ai commencé il y a deux minutes à être mangé. Le désir va faire son œuvre. Une fois ma photo prise, je n’aurai droit qu’au passé au titre d’objet.

Les effets secondaires (Ch. 28)

plaque-effets-secondaires
Vendredi 28 février 2014, 16h. Comme première plaque de la rue des Écoles — face au Studio Action —, comme plaque de thérapie mentale, je me dois d’être toujours très propre. Le nettoyage de ma surface de cuivre produit un dépôt verdâtre douteux sur le mur et efface le noir de mes inscriptions. Je ne vois pas comment éviter ces effets secondaires. Les techniciens disent « effet de bord », mais je vois là une façon d’en dire un peu plus.

La succession (Ch. 27)

scissors-nogent-japan-new
Mercredi 19 février 2014, 23h, 93bis. Acheté à Kyoto en septembre 2013, un petit objet labellisé « Good Design » (http://www.g-mark.org/award/describe/38357?token=rLErMeU9ik). Le Good Design Award (http://www.g-mark.org/) est un concours international officiel fondé en 1957 par le Japon pour vanter ses produits. Son président est actuellement Naoto Fukasawa. Le terme « Good Design » peut faire référence à la « Gute Form » définie dans les années 50 par l’architecte, artiste et designer suisse Max Bill. Il a en outre été promu par le designer allemand Dieter Rams, dont le nom est associé à la société Braun dans les années 60 et 70 (http://jlggb.net/blog2/?p=1204). Ces notions sont fréquemment controversées pour leur dogmatisme mais elles sont attachées à des objets reconnus comme classiques pour leur fonctionnalisme, leur pureté formelle, leur qualité de fabrication. Toujours est-il que ces ciseaux à couper les poils du nez sont là parce que d’autres, qui venaient d’un héritage familial, avaient disparu, tombés sous un meuble. Les anciens — de la marque française Nogent — peuvent survivre dans le « super normal »; les nouveaux — Nostril Scissors Green Bell du Japon — jouent sur un ressort qui les fait passer pour « interactifs ».

La transmission (Ch. 26)

marteau-histoire
Dimanche 9 février 2014, 12h, Aix-les-Bains. Le marteau a une patine qui en témoigne, il est passé de main en main en servant avec fidélité. Il s’est transmis du grand-père au père puis au fils. Il a transmis une qualité du geste et de son effet. Les gens meurent, certains objets vivent.

L’existence (Ch. 25)

banane
Mercredi 15 janvier 2014, 1h10, Aix-les-Bains. L’objet a commencé à exister il y a maintenant un peu plus de quatre ans. Depuis, il est resté dans un tiroir. Une banane est-elle un objet ? Avant de sécher, de se momifier, elle n’aurait pas dit ça. Et pourtant elle n’était déjà plus une chose vivante. Pour avoir une vie, les objets doivent-ils fréquenter des êtres vivants ? On peut penser que non.

L’âge, autre (Ch. 24)

semflex-standard
Mardi 14 janvier 2014, 23h59, Aix-les-Bains. Acheté à Valence en juillet 1959, cet appareil photographique 6×6 reflex à deux objectifs Semflex Standard objectif Som Berthiot 4,5/75 type 4 avait été fabriqué par la Société des établissements modernes de mécaniques à Aurec, Haute Loire, créée en 1948. Son numéro est 413345. Utilisé entre 1959 et 1964, il est resté inactif depuis. Aujourd’hui, l’obturateur fonctionne encore, peut-être un peu lentement : une certaine oxydation, un peu de grippage mécanique. Les lentilles sont voilées mais pourraient être nettoyées. Pour fonctionner et enregistrer des clichés, il lui faudrait un film de format 120. Mais il s’est passé tout autre chose que ce qu’on imaginait quant à son vieillissement : cette pellicule est presque introuvable. Voir « Fragment autobiographique n°1 » : http://jlggb.net/blog4/?p=455.

Les bonnes mœurs (Ch. 23)

pince baguettes
Mardi 12 novembre 2013, 23h50, 93bis. Utilisée hier au Salon de la photo (on sait que la photographie c’est de la saisie, même avec des pincettes), cette pince livrée avec une petite boîte de sushis. L’objet est promu comme « pratique, ludique, réutilisable, jetable, biodégradable ». Il fait partie de la mode des « verrines » pour les cocktails et des plats préparés, dessinés, emballés pour les « urbains à fort pouvoir d’achat », qui ne sont plus des « midinettes ». Renseignement pris, il n’existe pas au Japon, en dépit de son apparence (du bambou). Manger avec des baguettes, c’est une éducation, une pratique, une culture. Entre l’exotisme factice et l’efficacité minimaliste, il y a un monde, de la maladresse triviale à la virtuosité élégante. Ou alors, manger avec les doigts, ce que le monde entier fait de diverses manières, sans savoir que c’est l’objet d’une autre tendance du marketing, finger food.

La réunification (Ch. 22)

meuble-tiroirs
Mercredi 23 mai 2013, 8h, 93bis, Paris 11e. Notre ami Alain, avec qui nous avions fondé en 1975 un groupe d’artistes militants, vient ce matin chercher le meuble à tiroirs de chêne, aux poignées d’aluminium, que nous avions trouvé ensemble en 1976 (probablement), dans une usine abandonnée de Bondy. Il en possède une autre partie identique et le meuble va ainsi se trouver réunifié.

L’opération (Ch. 21)

demontage-four
cadran-four-new
cadran-dessin
Mercredi 26 décembre 2012, 13h-16h45, 93bis. Il est question de faire des cakes. Mais le cadran de la température du four est cassé. Ce four Siemens, semi-encastrable et multifonction (micro-onde, grill, four classique) pourrait être jeté et remplacé. Mais on ne trouve plus ce modèle, acheté en 1995. Une opération audacieuse va conduire à l’ablation du cadran dont on découvre qu’il est fait sur le principe du cinéma : pellicule perforée, entraînement par une roue à ergots. C’est ce film qui est cassé. On voit qu’un tableau peut remplacer un film.
Épilogue : Au prix d’une intervention minutieuse avec les techniques de réparation des films cassés et d’une nouvelle mobilisation énergique avec divers tournevis, le cadran a retrouvé sa place dans le tableau de bord du four, ce soir à 23h30.

L’usure (Ch. 20)


Dimanche 21 octobre 2012, vers 19h, 93bis. Réminiscence d’une photographie de Wols (Berlin 1913 – Paris 1951). Pourquoi la pantoufle gauche s’est-elle usée plus vite que la droite ? Si une pantoufle est percée, il faut changer la paire. Le sol est un carrelage de grès-cérame de 5 x 5 cm.

L’abandon (Ch. 19)



Reprise de la rubrique « La vie des objets » (voir : http://jlggb.net/blog/?cat=619 et http://jlggb.net/blog2/?cat=65 dans les blogs 1 et 2). Samedi 20 octobre, 12h30, sur le trottoir, dans une recoin au 73 de la rue Saint-Maur, Paris 11e, un meuble de salle de séjour assez joliment plaqué, démonté, abandonné sous la pluie. La clé, ramassée, parce qu’elle marque un style, aura un autre destin que les tiroirs et les panneaux. Elle risque d’être définitivement inutile, mais ce n’est pas certain.

La fraternité (Ch. 17)


Mercredi 13 juillet 2011, 11h, Aix-les-Bains. Dans la cuisine de la rue Isaline, dans le casier de contreplaqué de 15 mm peint, se trouvent désormais rassemblés deux pichets fabriqués et achetés à Cliousclat, Drôme (Voir : http://poteriedecliou.com/, mais c’était avant quelques changements de direction), d’inspiration traditionnelle plus ou moins dauphinoise et savoyarde, qui sont restés quelques années, l’un à Pierrelatte, l’autre à Paris. On remarque la concordance absolue de leur jaune avec l’ocre-jaune de la polychromie « Isaline » (2008).

Changer la vie (Ch. 16)


Jeudi 12 mai 2011. « Changer la vie », c’était un slogan d’il y a 30 ans. Puis il y a eu « la fin des grands récits ». Depuis quelques semaines, la bouteille de lait de Monoprix Bio a changé : le bouchon se visse et se dévisse sans se bloquer ni se mettre en travers. Pour un geste que l’on répète chaque matin, ça change la vie.
— Incidemment : on a pu croire qu’ouvrir le frigo la nuit pour boire du lait directement à la bouteille, c’était la liberté. Puis on a appris que le lait, ce n’était pas si bon que ça pour la santé.
— Ceci est le 401e article de jlggbblog2.


Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre), Nicholas Ray, 1955.

La démocratie (Ch. 15)


Dimanche 27 février 2011, 16h30, 93bis. C’est, une fois encore, dans la succession des mugs que s’observent les lignes de fuite de la vie des objets. Après les tasses ouvertement traditionnelles, la mug en verre de forme contemporaine de Muji avait tenté de prendre le pouvoir. Mais elle s’est révélée fragile à son tour (voir : http://jlggb.net/blog/?p=3185). Depuis, un changement de format s’est imposé : « le lait n’est si bon que ça à la santé », 50 cl, c’est trop, et remplir sa mug à moitié, c’est triste. La tasse dessinée par Fukasawa pour sa marque de Tokyo, Plus Minus Zero, était une bonne candidate dans la catégorie 30 cl. Mais le camarade du « Super Normal », Jasper Morrison, a inscrit en 2008, dans sa ligne économique pour Alessi, un objet très proche; peut-être un peu moins radicalement minimaliste, un peu moins raffiné, mais nettement moins cher (6 euros contre 25 euros en Europe ou 14 euros au Japon). Plus démocratique ? Mais oui ! Et même politiquement correct. C’est ce que revendiquent le producteur Alberto Alessi, comme le designer. Citations :

« Voilà tout ce dont on a besoin pour préparer une belle table tous les jours. J’ai toujours admiré Jasper Morrison pour la cohérence et la modestie avec lesquelles il joue son rôle de designer. Par exemple, il garde à l’esprit cette vérité essentielle : dans les types traditionnels d’articles ménagers, l’évolution s’est presque toujours faite à travers de petites étapes, des changements infimes de forme ou de fonction. Au cours de l’histoire, ces changements ont été apportés par des générations de créateurs souvent anonymes, pour parvenir aux formes et aux fonctions standards que nous connaissons aujourd’hui. Toujours fidèle à cette conviction (récemment théorisée au cours de l’exposition « Super Normal », conçue conjointement avec son ami Naoto Fukasawa), Jasper est devenu l’un des créateurs les plus appréciés de la scène internationale. Avec les assiettes en porcelaine […] et les verres […] qui s’ajoutent aux couverts […] de 2005, Alessi propose pour la première fois dans son catalogue, une offre complète de service de table accessible en « entrée de gamme ». J’emploie volontiers cette dénomination d’entrée de gamme que j’entends comme un titre de mérite. Effectivement le prix de ces articles ménagers est vraiment limité, mais cela n’induit aucune concession sur la qualité du design. Ce projet est une nouvelle contribution de la marque A di Alessi à la démocratisation du design. Comme le dit Jasper « j’aime l’idée qu’un verre à vin accessible à tous soit légèrement plus formel que les autres. De cette manière, il donne à la table l’aspect cérémoniel d’un vrai repas où l’on ne se contente pas seulement de « manger ». J’ajoute que cette recherche de « normalité » anti-glamour confère paradoxalement à ses créations une aura de simplicité sophistiquée qui illustre bien les ambitions de la marque A di Alessi. »

Jasper Morrison, dans un entretien au Figaro en 2009 :

« Mon principe est : pas de gaspillage. J’utilise donc les bons matériaux pour chaque projet, sans exagérer, en éliminant les problèmes liés au recyclage chaque fois que cela est possible. […] Je ne suis pas convaincu qu’il soit possible ou réaliste de produire des objets totalement écologiques, mais la responsabilité du designer est de ne pas gaspiller nos ressources. Les produits doivent donc être durables, à la fois physiquement et visuellement. […] Concevoir des produits qui dureront longtemps et ne se démoderont pas est sans doute plus important. Car même un objet 100 % écologique (en admettant qu’il existe) nécessite d’être emballé et transporté. Alors, s’il doit être renouvelé parce que intrinsèquement, ou du point de vue de son style, il n’est pas ‘durable’, il posera un problème écologique. »


Sur Jasper Morrison, voir : http://jlggb.net/blog/?p=5517
Sur Super Normal, voir : http://jlggb.net/blog/?p=433


Mug Plus Minus Zero de Naoto Fukasawa, 2007. Voir : http://en.plusminuszero.jp/products/gallery/3

Le mimétisme (Ch. 14)


Un album d’images du chocolat Nestlé-Kohler des années 50 (Les Merveilles du monde) comportait ce chapitre : « Le mimétisme chez les animaux ». Il s’agissait plutôt de la façon dont certains animaux se confondent avec leur environnement. Mais nous avons conservé l’expression dans notre lexique de private jokes pour ironiser sur les ressemblances acquises, surtout dans les couples.
Ici, le mimétisme m’est apparu dans l’authentique et insidieuse confusion ressentie à la vue du tube Clinique (correcteur de regard). J’ai vu un Opinel (la main couronnée). Ce rapprochement photographique, prévu depuis des mois, devrait donner une idée de cette impression. Vendredi 17 décembre 2010, 17h, Aix-les-Bains, pour la photo, puis 22h, TGV Aix-Paris, pour le texte.

La disparition (Ch. 13)


Après le 29 septembre 2010, 19h, métro ligne 13, station Place de Clichy, venant de Saint-Denis. La doublure et la poche gauche de ma veste a été coupée par mon voisin de strapontins. Au signal de son collègue, juste avant la fermeture des portes, il est parti avec le iPhone 3Gs. Le lendemain, j’ai passé 3 heures au commissariat central du 11e arrondissement pour raconter cette performance.


Mercredi 8 décembre 2010, 9h30, salle des dépositions du commissariat central du 11e arrondissement. La policière (jeune, accent du Midi, cheveux noirs et courts, yeux très bleus, en uniforme, y compris les rangers de cuir noir) est en train de photocopier la facture du iPhone 4 acheté le 30 septembre pour remplacer le précédent. Cette fois, la performance a eu lieu ligne 2, à Belleville, direction Nation, mardi 7 décembre à 15h05. Au signal de son collègue, juste avant la fermeture des portes, le jeune homme m’a arraché ce téléphone des mains, sans me toucher.


iPhone 3Gs; iPhone 4 (documents Apple Store).