{"id":5288,"date":"2013-02-26T01:00:43","date_gmt":"2013-02-26T00:00:43","guid":{"rendered":"http:\/\/jlggb.net\/blog3\/?p=5288"},"modified":"2020-08-20T22:15:41","modified_gmt":"2020-08-20T20:15:41","slug":"un-autre-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jlggb.net\/blog3\/?p=5288","title":{"rendered":"Un autre monde"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant.jpg\" data-rel=\"lightbox-image-0\" data-imagelightbox=\"0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-5289\" src=\"https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant.jpg\" alt=\"alain-gheerbrant\" width=\"640\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant.jpg 1600w, https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant-300x225.jpg 300w, https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/jlggb.net\/blog3\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/alain-gheerbrant-150x112.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/a><br \/>\nMardi 26 f\u00e9vrier 2013, 1h, Nice-Savoie. Alain Gheerbrant vient de mourir \u00e0 l&rsquo;age de 92 ans. J&rsquo;ai conserv\u00e9 son livre, <em>L\u2019Exp\u00e9dition Or\u00e9noque-Amazone<\/em>, achet\u00e9 par ma m\u00e8re \u00e0 Valence le 1er mai 1954. Nous \u00e9tions all\u00e9s \u00e0 sa conf\u00e9rence, accompagnant la projection de son film&nbsp;: <em>Des hommes qu\u2019on appelle sauvages<\/em>. Ce fut une initiation pour moi car je fus marqu\u00e9 par une image&nbsp;: une plaque de vannerie retenant des centaines de tr\u00e8s grandes et dangereuses fourmis, passant sur le corps d&rsquo;un adolescent. Dans mon enfance, chaque s\u00e9ance de cin\u00e9ma se prolongeait par une nuit de cauchemars. Mais j&rsquo;aimais le cin\u00e9ma et je devais, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 25 ans, y aller de plus en plus souvent. Dans cette p\u00e9riode de cin\u00e9philie, je fis la connaissance de son fils. Plus tard, comme beaucoup, j&rsquo;ai achet\u00e9 son <em>Dictionnaire des symboles<\/em> (en collaboration avec Jean Chevalier, Laffont, 1969, collection Bouquins).<\/p>\n<blockquote><p>Le vieux \u00e9l\u00e8ve une plaque de fourmis. Les masques ne chantent plus. Dans le silence total, on entend les centaines de pattes et de pinces bruire. Mais l\u2019excitation des insectes n\u2019est pas encore suffisante pour qu\u2019ils puissent piquer tous \u00e0 la fois ainsi que le requiert le rituel indien. Le sorcier trempe la plaque dans la calebasse de boisson. Il l\u2019approche de sa cigarette et souffle lentement un gros nuage de fum\u00e9e bleue qui filtre \u00e0 travers la vannerie et monte se perdre vers le toit de la case. Le cr\u00e9pitement des insectes exasp\u00e9r\u00e9s grandit comme un incendie. La plaque entre ses mains d\u00e9crit trois cercles autour de son corps, telle ce matin la premi\u00e8re calebasse de boisson qu\u2019il a distribu\u00e9e \u00e0 ses gens. Puis il se penche l\u00e9g\u00e8rement en avant et il lui fait d\u00e9crire les m\u00eames cercles autour du corps de l\u2019enfant. La plaque \u00e9tait jusque-l\u00e0 tourn\u00e9e de telle fa\u00e7on que les fourmis pr\u00e9sentaient leurs pinces vers le corps. Le sorcier la retourne. Plusieurs hommes s\u2019approchent et saisissent l\u2019enfant par les poignets et la t\u00eate. La plaque revient est passe sur sa poitrine. Mais ce sont maintenant les deux cents abdomens des fourmis g\u00e9antes qui lui caressent le corps et les deux cents aiguillons \u00e0 la fois le p\u00e9n\u00e8trent et injectent leur venin. L\u2019enfant se crispe, il se tord en arri\u00e8re, une grosse main se plaque sur sa bouche et y appuie comme un b\u00e2illon pour qu\u2019il ne crie pas. La plaque, lentement, poursuit son chemin au long de toutes les parties les plus sensibles de son corps. Le sorcier op\u00e8re avec une scrupuleuse minutie et le maximum d\u2019\u00e9conomie dans ses gestes. Cela dure deux, trois, quatre longues minutes. Enfin les fourmis passent dans un dernier et lent baiser sur les joues et le front de l\u2019enfant. Mais les hommes ont rel\u00e2ch\u00e9 leur \u00e9treinte. Le buste de l\u2019enfant s\u2019est redress\u00e9. Maintenant, aux yeux de tous, il est un homme. Ses mains, sur les genoux du vieux, n\u2019ont pas boug\u00e9. Ses paupi\u00e8res se soulevant lentement, un regard somnambulique filtre entre ses cils. Une femme rafra\u00eechit sa poitrine, ses bras, son dos avec un peu de boisson qu\u2019elle a puis\u00e9 dans le creux de la main. Le vieux a repris sa cigarette de bananier et il souffle de la grosse fum\u00e9e bleue par-dessus la boisson sur le corps du supplici\u00e9.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019alors mi-clos, les yeux de l\u2019enfant s\u2019ouvrent tout \u00e0 fait. Il regarde lentement, comme \u00e9tonn\u00e9, autour de lui. Il semble revenir d\u2019un autre monde, ou arriver dans un monde enti\u00e8rement nouveau pour lui. Il se l\u00e8ve. Il marche tout seul vers le hamac et s\u2019y recouche. De toutes parts dans la grande case enfum\u00e9e fuse un long cri suraigu, le cri de triomphe de la communaut\u00e9 indienne qui compte un nouvel homme parmi elle.<\/p>\n<p>Alain Geerbrant, <em>L\u2019Exp\u00e9dition Or\u00e9noque-Amazone<\/em>, Gallimard, 1952, pp. 146-147.<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mardi 26 f\u00e9vrier 2013, 1h, Nice-Savoie. Alain Gheerbrant vient de mourir \u00e0 l&rsquo;age de 92 ans. J&rsquo;ai conserv\u00e9 son livre, L\u2019Exp\u00e9dition Or\u00e9noque-Amazone, achet\u00e9 par ma m\u00e8re \u00e0 Valence le 1er mai 1954. Nous \u00e9tions all\u00e9s \u00e0 sa conf\u00e9rence, accompagnant la projection de son film&nbsp;: Des hommes qu\u2019on appelle sauvages. 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