1986-1991 La Recherche photographique

Revue semestrielle La Recherche photographique, Paris-Audiovisuel éditeur
Direction artistique, membre du comité de rédaction depuis la fondation en 1986 et jusqu’en 1991.





Exemples de textes rédigés par JLB pour La Recherche photographique :

Après l’explosion

Pourquoi la guerre serait-elle à ce point photogénique ? À Beyrouth, sur une photo de Sophie Ristelhueber, une façade éventrée par un obus révèle crûment le tableau d’une pièce aux meubles encore ordonnés. La guerre fractionne, tranche, écrase, arrache, aplatit, pétrifie, fige dans la mort ; la photographie aussi inflige cela, mais aux apparences. Dans le sillage de la guerre, la photographie se réduirait à son geste minimal, simplement enregistrer.
L’obus a explosé, ses éclats ont été disposés à plat, dans un ordonnancement développé qui restitue la position relative des fragments (comment diable ont-ils fait ?). La tranquillité parfaite de cet incroyable puzzle, de cette minutieuse et impassible installation révèle l’ordre secret d’un désordre en puissance. Mémoire d’un fantastique champ de forces, cette fragmentation est synonyme de mort, mortelle.
L’équilibre de ces éclats, leur immobilité, comme la pesanteur légère de la montre de Nagasaki sont le strict inverse de la fulgurante énergie qui les produisit. De l’obus, la destruction était le potentiel même. Et sa photographie était un préparatif de guerre. De la montre, que rien ne destinait à l’immortel photographique, la pulsation interne devait accompagner la vie. Après l’indicible violence de cette aveuglante fournaise dont on a rapporté qu’elle inscrivit sur les murs la silhouette des corps à l’instant même où elle les anéantissait, la montre est maintenant fossilisée, enregistrée sur elle-même à jamais. Et la photographie devra se contenter d’en produire la réplique précieuse et dérisoire, qui ne dira rien de l’épouvante, mais qui montrera à jamais autre chose : l’heure qu’il est, le temps d’après la bombe où nous sommes, notre histoire. Aujourd’hui, existent de conserve, et la montre réelle, et son double photographique ici, non moins réel.
Cette relique délicate, sur son coussin de satin de soie blanche, continue à irradier ce monstrueux excès d’énergie qui la figea, à Nagasaki, le 9 août 1945 à 11 heures 2 minutes. Shomei Tomatsu l’a photographiée, 16 ans plus tard, avec d’autres marques et vestiges, objets et corps torturés. Car, dans le même instant la bombe atomique faisait 73 884 morts, 74 909 blessés, 120 820 irradiés, une ville entière réduite à l’état d’indices.
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » (Ludwig Wittgenstein). Mais le montrer ?

Avril 1989

Texte d’une double page publié dans La Recherche photographique, Nº6, juin 1989, reproduisant deux photographies :
Shomei Tomatsu, Temps arrêté à 11 heures 02, 9 août 1945, Nagasaki, 1961 — voir la couverture reproduite ci-dessus;
Anonyme, Explosion au repos d’un obus de 105 mm tiré à surcharge. Séance du 8 juillet 1915 (Musée d’Histoire contemporaine, Les Invalides).

La collection à l’œuvre

L’opération photographique est de l’ordre de la collecte, une cueillette de ce qui est peut-être déjà une image. La collection est un mouvement, un protocole, qui ouvrent sur la modélisation, sur une intellection et une lecture des choses. La collection mise en œuvre contribue à l’existence du photographique dans le champ de l’art moderne et contemporain.
Le thème de la collection est une manière de conclusion à la collaboration à la revue La Recherche photographique, poursuivie depuis sa fondation avec André Rouillé en 1986. Il est l’un des passages vers l’exploration de l’interactivité et du virtuel en art. Il trouve ainsi son expression dans la base de données considérée comme pratique artistique, dans l’installation Mémoire de crayons et dans l’entreprise menée autour de Rousseau.
Ce texte est publié dans le n° 10 de La Recherche photographique, « Collection, série », Paris, juin 1991 — voir la couverture reproduite ci-dessus.
Il est repris dans La Relation comme forme, Mamco/Presses du Réel, 2009.

Télécharger ce texte en pdf : http://jlggb.net/jlb/wp-pdf/JLB_Collection.pdf