Lu : où l’on comprend que Hollande, Oranda en japonais, signifie science et ouverture

Extrait de « Les marchands traduisent »,  deuxième « leçon de poétique » du livre de Yoko Tawada, Journal des jours tremblants (Verdier, 2012), pp. 47-48.

En qualité de traducteur, Kôgyû Yoshio* possédait la clé de la médecine et de la botanique européennes. Aujourd’hui encore, l’activité de traducteur est placée plus haut au Japon que dans bien d’autres pays, probablement parce que la science elle-même, qui était née avec la traduction du chinois, se poursuivit dans la traduction du néerlandais**. […] On ne disposait pas à l’époque du mot « Europe ». Ainsi la science venue d’Europe était-elle appelée science hollandaise, rangaku (le signe ran signifie « orchidée », mais c’était alors une abréviation de Oranda, « Hollande ») […] Jusque-là, au Japon, l’unique repère était la médecine chinoise, et découvrir que la médecine occidentale présentait une autre image du corps que la chinoise fut une surprise pour les médecins de l’époque. Sugita Genpaku, principale traducteur des Tables anatomiques, explique dans son essai Rangaku Koto Hajime (« Le début de la science hollandaise ») à quel point le travail de traduction et les premières dissections de cadavre lui ouvrirent, ainsi qu’à ses collègues, un monde nouveau. À cette époque, la dissection était un tabou plus fort encore que l’usage de l’alphabet latin. Le corps humain était une surface close parsemée d’idéogrammes chinois.

* Yoshio Kôgyû, 1724-1800, chirurgien de Nagasaki.
** Les Hollandais, seuls étrangers autorisés à commercer avec le Japon, sont cantonnés de 1641 à 1853 dans l’île artificielle de Deshima (出島), dans la baie de Nagasaki.

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